On ne trouve pas de difficulté à admettre qu’en tant que corps nous nous définissions nous-même comme une partie enveloppée dans un tout qui s’étend à l’infini autour de nous et qui est précisément l’objet de la connaissance. Or, que la conscience soit infinie en puissance et finie dans son opération, cela nous oblige, au moment même où elle se pose, à poser un acte qui la soutient et auquel elle participe, de la même manière que, pour poser notre corps, nous sommes obligés de poser la totalité de l’espace dont notre corps fait partie. On ne trouve pas contradictoire de poser un tel espace au delà même des limites du corps, parce qu’on est habitué à distinguer entre la représentation et l’affection et que la représentation et l’affection appartiennent l’une et l’autre à la conscience. Mais il est singulièrement plus difficile de saisir dans la conscience l’acte par lequel elle se constitue que l’état ou l’objet auquel elle s’applique. Il semble impossible de prétendre autrement que par métaphore qu’un tel acte fait partie d’un acte qui le comprend, comme le corps fait partie de l’espace. Car cet espace précisément est connu par la représentation ; il en est même l’objet privilégié. Au lieu que nous ne pouvons connaître aucun acte autrement que par son exercice même ; de telle sorte qu’un acte qui n’est pas accompli par nous est pour nous comme s’il n’était pas.
Pourtant un acte que nous accomplissons n’est pas seulement limité du dehors par cette sorte de passivité qui le lie à un objet ou à un phénomène, il l’est encore du dedans où il suppose toujours une certaine possibilité qu’il actualise. Mais nous n’actualisons pas toute la possibilité qui est en nous, et la possibilité qui est en nous n’est pas le tout de la possibilité. Cette possibilité, il est vrai, nous la considérons comme un pur objet de pensée, et elle nous apparaît comme étrangère à l’existence tant qu’elle n’est pas actualisée. Elle n’est qu’une virtualité à laquelle il semble qu’il faille encore conférer la réalité. Mais il en est ici comme du monde extérieur dont nous pensons aussi, quand nous le réduisons à la représentation, qu’il est le produit de la conscience, et par conséquent aussi au-dessous d’elle dans l’échelle de l’existence. Or, de même que cette représentation ne peut pas être créée par la conscience de toutes pièces et qu’elle lui impose certaines déterminations dont la conscience peut seulement prendre possession (ce qui explique la position dans laquelle l’empirisme s’est placé), de même nous pouvons dire que la possibilité peut bien être pensée par la conscience comme son objet propre (elle est alors purement idéale), mais que la faculté même que nous avons de l’actualiser et déjà de l’imaginer, et qui nous paraît spécifiquement nôtre, est pourtant une faculté que nous avons reçue, et qui nous astreint à des conditions que nous sommes obligés de subir. Ainsi, de même que notre corps fait partie du monde et ne pourrait pas être posé sans lui, bien que ce monde ne soit à notre égard qu’une représentation, de même l’activité que nous exerçons procède d’une efficacité pure dans laquelle elle s’alimente et à laquelle elle participe, bien qu’à son égard cette efficacité ne puisse apparaître que sous la forme d’une possibilité. Et l’on peut dire que la conscience ne distingue pas tous les aspects de cette possibilité, pas plus que mon corps n’atteint tous les lieux de l’espace, bien que pourtant il n’y ait en droit aucun mode de cette possibilité qui ne puisse un jour être actualisé par elle, comme il n’y a pas un seul lieu de l’espace qui en droit ne puisse être occupé par mon corps.
Mais j’ai une expérience de cette possibilité qui me dépasse, comme j’ai l’expérience de l’espace qui m’environne, bien que cette possibilité reste pour moi indéterminée jusqu’au moment où je m’en empare par la pensée, comme l’espace, jusqu’au moment où j’y discerne quelque objet. Une telle possibilité, dès qu’elle se détermine, correspond à la représentation ; elle est à l’action ce que la représentation est à l’objet. Et comme je me demande si la représentation m’autorise à poser l’existence des objets représentés (car il y a des illusions de la représentation), je puis me demander aussi s’il y a des possibilités qui portent en elles cette efficacité par laquelle elles pourront être actualisées (car il y a des possibilités chimériques). Pourtant, de même que, sous le nom de représentation, ce que je cherche à atteindre, c’est non pas une image subjective, mais un objet qui puisse imposer à moi-même et aux autres certaines déterminations inséparables du réel, ce que je cherche sous le nom de possibilité, c’est aussi une certaine efficacité qui puisse être mise en œuvre soit par moi, soit par d’autres et qui ne se dérobe pas. Et de même que les représentations particulières n’apparaissent que par une analyse du tout de l’univers et dans le rapport que chacun de ses aspects peut soutenir avec ma conscience, de la même manière ces possibilités particulières sont l’effet de l’analyse d’une efficacité totale considérée dans ses rapports avec mon activité propre ou l’activité de quelque autre. Puis, comme la représentation que j’ai de mon corps est inséparable de la totalité du monde, la moindre opération que je puis accomplir est inséparable de ce tout opératoire (ou, si l’on veut, de ce tout opérant qui s’oppose au monde comme au tout opéré) sans lequel je ne pourrais remuer le petit doigt. Cependant, comme, dans cette puissance de me mouvoir, il y a encore une connexion entre ma propre initiative intérieure et le monde des phénomènes (connexion qui est la marque sans doute de ma finitude), il importe de montrer que c’est la conscience que je prends en moi de cette initiative qui est pour moi l’expérience d’une activité pure, que je ne cesse de limiter pour la rendre mienne, et dont j’éprouve la limitation par la passivité qui ne cesse de lui répondre.
Quand on s’est aperçu que les possibilités sont une division de l’efficacité totale considérée dans son rapport avec l’opération même par laquelle je l’assume dans l’acte qui me constitue (comme la représentation est une division du tout de l’univers considéré dans son rapport avec un corps, qui m’affecte et que je puis dire mien), alors il n’y a plus aucune difficulté à dire que, comme mon corps fait partie du monde, l’opération qui me fait être n’est elle-même qu’une participation à cette opération créatrice qui est l’origine commune d’elle-même et de tout ce qui peut être. Et comme l’unité du monde réel est le lieu de toutes les représentations que je puis en avoir et qu’aucune expérience (en particulier celle de mon corps) ne peut en être détachée, ainsi tous les possibles supposent un acte un et identique dont la présence est inséparable de la distinction et de l’avènement de chacun d’eux, en particulier de ce possible privilégié qui, en s’actualisant, me permet de dire moi.
L’expérience de l’insertion du corps dans le monde a donc pour contre-partie une insertion de l’activité du moi dans le tout d’une activité où il trouve, dès qu’il en dispose, la conscience qu’il a de lui-même. En tant que phénomène ou que corps, je fais partie du monde, mais en tant que moi je n’existe que dans l’acte par lequel je me crée, je participe à une puissance créatrice que je limite et qui est elle-même sans limitation. Cependant la première de ces relations est une image de l’autre : elle a une valeur de fait et purement empirique ; la seconde a une valeur de droit et proprement ontologique. Mais la première est un effet de la seconde et trouve en elle sa raison : car l’acte que j’accomplis m’introduit dans l’existence et non pas dans la phénoménalité ; et l’activité dans laquelle il puise, qui le dépasse et qu’il s’approprie est elle-même une activité absolue hors de laquelle il n’y a rien. Telle est donc l’expérience primitive que j’ai de moi-même, qui m’enracine dans l’absolu et dont la métaphysique est le développement. Celle-ci n’a rien de plus à faire que d’en décrire les conditions, de montrer comment la double différenciation d’abord de l’acte dont je participe et de l’acte de participation, ensuite de cet acte même et de la donnée qui lui répond, c’est-à-dire du phénomène, ne peut être réalisée que par l’intermédiaire du temps.