Il reste pour conclure à montrer maintenant comment le temps est pour l’esprit le chemin de l’éternité. C’est la même chose de croire, d’une part, qu’il n’y a rien de plus que le monde ou que le monde se suffit et, d’autre part, de considérer notre moi comme borné à une existence temporelle astreinte à s’écouler comme un flux entre les deux limites de la naissance et de la mort. Mais est-il vrai que, avant d’entrer dans le monde, le moi n’était encore rien, et qu’après en être sorti, il n’est plus rien ? Il semble que les choses soient un peu moins simples. Il est difficile de contester en effet qu’avant de s’incarner le moi ne soit comme une possibilité qui n’a pas trouvé encore les conditions qui lui permettent de s’actualiser, et qu’après avoir terminé sa course dans le monde il ne subsiste comme une existence qui s’est accomplie. La mort est un mystère dont nous faisons, si l’on peut dire, l’expérience à chaque instant : car à chaque instant, ce que nous avions cru posséder dans le monde nous quitte et il n’en demeure plus en nous que le souvenir. C’est donc que tous les événements que nous avons vécus, au moment où ils paraissent tomber dans le néant, reçoivent une figure spirituelle dans notre mémoire. C’est une destinée à laquelle ils ne peuvent pas échapper. Là où la mémoire est défaillante et ne nous fournit aucun souvenir réel, ils subsistent encore en elle comme des souvenirs possibles. Ils ont passé dans le monde comme une ombre fugitive : ils sont maintenant en nous-même comme une puissance permanente que le moindre mouvement de l’attention suffit à réveiller. Ils n’appartiennent plus au monde, mais au moi. Ils forment désormais sa substance. Il ne faut pas se plaindre, comme on le fait souvent, de leur irréalité, comme s’ils creusaient dans notre conscience une sorte de vide où s’accuserait seulement le manque de ce que nous avons perdu. Ceux qui le pensent ne connaissent pas d’autres biens que ceux que l’on peut voir et toucher. Ils ignorent qu’il n’y a de possession véritable que de l’esprit et non point du corps et que les biens matériels eux-mêmes ne peuvent acquérir autrement que dans une méditation solitaire une signification qui les rende nôtres : alors seulement ils reçoivent la lumière qui jusque là leur manquait. Car c’est l’inévitable destinée de tout ce qui existe de traverser le monde avant de recevoir dans la conscience une forme spirituelle qui l’immortalise. Encore faut-il se rendre compte que le souvenir, en tant qu’il nous restitue l’image matérielle de l’événement, nous attache encore à la terre, ce qui explique assez bien le regret qui l’accompagne presque toujours. Mais l’événement n’était lui-même que le véhicule de la signification. C’est elle qui est devenue impérissable, qui adhère à nous-même et qui forme dorénavant l’essence de notre être. Ce qui montre assez clairement, selon le langage des modernes, comment la fin de notre existence, c’est de nous permettre d’acquérir une essence qui nous appartienne parce qu’elle est le produit de notre liberté. Ainsi le périssable subit à chaque instant une transmutation qui l’engrange dans l’éternité. Et tout se passe comme si nous avions le pouvoir de choisir dans l’éternité du possible notre essence éternelle. Notre vie s’accomplit dans le monde, mais son accomplissement l’emporte au delà du monde ; le temps en est l’instrument, mais elle débouche à chaque instant dans l’intemporel. Il semble donc qu’il n’y ait que deux attitudes possibles pour la conscience : soit qu’elle pense qu’il n’y a point d’autre réalité que la réalité du monde, de telle sorte que notre propre réalité est aussi la réalité de notre corps, dont l’esprit se préoccupe seulement de servir les intérêts, soit qu’elle voie que la véritable réalité est celle de l’esprit lui-même, c’est-à-dire d’une activité toute intérieure qui a besoin du monde pour mettre à l’épreuve toutes ses puissances, mais qui ne peut acquérir une véritable possession d’elle-même que quand le monde a passé.
« L’esprit au service du monde et le monde au service de l’esprit ». Texte paru dans Città di Vita*, janvier-février 1951, Florence.*