On voit par là que l’essence même de l’esprit, c’est non pas de demeurer enclos dans les frontières de la conscience individuelle, mais au contraire d’aller toujours au-delà. Il est ce pouvoir même de dépassement. Or on peut dire que c’est un dépassement qui se produit toujours vers le dedans et jamais vers le dehors. Au lieu de s’ouvrir sur un monde déjà constitué et que nous devrions nous contenter de décrire et de subir, il nous découvre au fond de nous-même la présence d’une puissance infinie qui ne cesse de nous donner l’être, mais comme une possibilité qu’il dépend de nous d’actualiser, bien que nous ne puissions y réussir autrement que par son secours. Là réside l’idée d’une vocation qu’il nous appartient d’assumer, que nul autre que nous ne peut remplir à notre place et qui est toujours en relation avec la situation où nous nous trouvons dans le monde, avec les ressources actuelles qui nous ont été données, avec les occasions que nous rencontrons sur notre chemin, avec les tâches qui nous sont à chaque instant proposées. Telle est la valeur qui appartient à l’individu dans le monde et qui rend chaque être unique et irremplaçable : il l’est beaucoup moins par son originalité physique ou mentale que par ce qu’il est appelé à faire, et qui justifie sa nature et lui donne une signification et une valeur. La vie spirituelle, c’est la nature non pas reniée, mais transfigurée. Nul ne peut y réussir autrement que par cette union toute intérieure avec une activité omniprésente qui ne cesse de lui fournir, d’où procèdent à la fois la lumière qui l’éclaire et la force qui le soutient, sans laquelle il est incapable de rien, et qui lui demande seulement un consentement qu’il a toujours le pouvoir de refuser. S’il le refuse, il se trouve réduit à lui-même ; dans chacune de ses démarches, il ressent son isolement, son impuissance et sa misère ; le monde qui se déploie devant lui lui résiste et le rebute, il ne cesse de le contraindre et de le blesser ; et quand le moi parvient à soumettre ce monde à ses desseins, il n’obtient encore qu’une satisfaction dérisoire et périssable. Au contraire, s’il consent à cette grâce intérieure qui lui est toujours offerte et dont on peut dire qu’elle ne lui manque jamais, mais qu’il lui manque souvent, alors tout change pour lui : il ne connaît plus l’isolement ; la solitude au contraire réalise pour lui la perfection de cette société absolue, qui est la société avec Dieu ; il sent toujours en lui une activité qui le soulève, dont il semble qu’elle le porte et qu’il suffit pour lui de la laisser agir. Le monde qui est devant lui cesse d’être un obstacle qui l’arrête, car ce n’est pas en lui qu’il trouve sa fin véritable. Tous les échecs qu’il peut connaître, toutes les souffrances et tous les maux qui lui sont apportés reçoivent une signification par l’usage spirituel qu’il est capable d’en faire. Par là, nous apprenons que c’est au-delà du monde que le monde trouve son explication et son dénouement ou, ce qui revient au même, que c’est au dedans de nous et dans l’abdication de notre volonté propre en faveur de cette action de l’esprit pur, qui est celle de Dieu en nous, que le monde extérieur et manifesté nous découvre sa véritable signification, qui est de permettre à tous les êtres particuliers de se distinguer et de s’unir dans la conscience de leur commune origine et de leurs devoirs réciproques.
Ainsi on voit que le monde fournit aux différentes consciences les conditions mêmes de leur limitation et de leur communication mutuelle ; mais celle-ci ne peut se réaliser que dans la mesure où chacune d’elles, remontant vers sa propre source, retrouve en elle la même source qui jaillit pour toutes. Il n’y a donc que la vie spirituelle qui puisse justifier l’avènement du monde et nous permettre de comprendre l’usage qu’il en faut faire. Car la vie de l’esprit, loin de le nier, l’évoque afin de permettre à nos puissances de s’actualiser et afin de fonder par conséquent l’apparition de tous ces êtres personnels dont on peut dire que leur destinée propre, c’est de se faire être par la mise en œuvre de leur liberté, mais d’une liberté qui rencontre devant elle d’autres libertés dont elle est solidaire et qui sont appelées avec elle à trouver dans le monde le moyen de s’exprimer, c’est-à-dire de se réaliser et, au-delà du monde, cette source de lumière et d’amour sans laquelle elles seraient à jamais incapables de se délivrer de leur séparation, de leurs ténèbres et de leur impuissance. On comprend dès lors que l’on ne puisse pas se désintéresser du monde : il est le témoin et aussi l’image de l’activité humaine. Et on comprend aussi que, quand l’homme se regarde en lui comme dans un miroir, il recule avec un sentiment d’horreur. Mais cette horreur elle-même est un signe que le monde est incapable de le contenter : c’est qu’il le compare à la pureté même de la source à laquelle il ne cesse de puiser, mais qu’il ne cesse de détourner de son cours. Car le monde est jusqu’à un certain point l’œuvre de l’homme : l’homme n’est qu’un pouvoir-être ; il ne dispose jamais que de puissances qu’il a reçues, mais il est libre d’en disposer. C’est dans cette disposition qui lui en est laissée que réside pour lui le secret du monde. Mais l’homme pense souvent ne pouvoir fonder son indépendance que par l’exercice de sa volonté propre : l’impulsion et le caprice le rendent alors esclave de sa limitation. Le point le plus haut de la conscience, c’est le point miraculeux où non seulement sa vocation la plus personnelle prend place dans un ordre universel qu’elle contribue à maintenir, mais encore où son activité la plus parfaite ne fait plus qu’un avec une docilité parfaite à l’égard d’une activité qui vient de plus haut et qui est l’activité même de Dieu, indivisiblement présente et consentie au fond de lui-même.