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Toutefois, il ne peut pas suffire de dire que le moi est le regardant et non pas le regardé, le connaissant et non pas le connu. Il se distingue des choses d’une manière beaucoup plus profonde encore. Car le caractère essentiel des choses, c’est d’être inertes, c’est-à-dire d’être ce qu’elles sont, sans qu’elles aient le pouvoir de modifier leur état ou de le produire. Elles sont assujetties au principe de causalité, ce qui veut dire que toutes les modifications qu’elles subissent et leur existence même dépendent de certaines autres choses qui les précèdent et qui déterminent leur apparition dans le monde avec tous ces caractères qui leur appartiennent. Ainsi tous les événements qui constituent le monde sont liés entre eux par une chaîne invincible à laquelle nous donnons le nom de déterminisme. C’est dire que chacun d’eux a sa cause hors de lui et non en lui. Or, il n’en est plus ainsi en ce qui concerne notre propre moi : il possède un caractère spirituel parce qu’il est d’une certaine manière causa sui. C’est dire qu’il est une liberté. Les deux mots esprit et liberté ont le même sens. Ni on ne peut concevoir un esprit qui serait contraint par quelque cause extérieure à lui, — il serait réduit alors à l’état de chose, — ni on ne peut concevoir une liberté qui s’exerce autrement que dans la lumière de l’esprit, — elle ne se distinguerait pas alors d’une aveugle spontanéité. Le propre d’un esprit, c’est d’agir non pas en vertu de causes qu’il est obligé de subir, mais en vertu de raisons qu’il ne cesse de créer par son seul exercice. Ces observations suffisent pour montrer que l’esprit n’est pas situé dans le monde, ni soumis à sa loi, qui est la loi des corps, et que, s’il est lui-même inséparable d’un corps, c’est parce que sa limitation l’oblige à s’incarner, de telle sorte que le monde des corps puisse devenir la matière de son action, le lieu de son effort, le moyen de ses acquisitions et le témoin de sa victoire.

Mais il ne suffit pas de définir l’esprit par la liberté qui le met au-dessus du monde, où il ne cesse pourtant de subir une épreuve sans laquelle il ne sortirait jamais du repos. Le propre de l’esprit, c’est d’être toujours en acte : or agir, pour lui, c’est vouloir que la valeur règne dans le monde, c’est substituer à la causalité mécanique la volonté du bien ; et l’esprit lui-même pourrait être défini comme la causalité du bien. Qu’entendons-nous maintenant par le bien, sinon une fin qui soit telle non seulement que notre esprit puisse la ratifier et l’approuver — comme si l’existence n’avait un sens pour nous qu’à condition que nous cherchions toujours à la produire, — mais encore qui soit telle qu’elle réalise une union entre tous les esprits dont aucun ne peut réussir à être véritablement un esprit que par son union avec tous les autres. C’est là sans doute la définition qu’il faut donner de l’amour. Aussi voit-on que le propre de la vie de l’esprit, c’est non point de chercher à connaître la matière ou à la dominer, mais de créer une communion entre les consciences, de les éveiller sans cesse à elles-mêmes, de les élever à une existence de plus en plus lucide et de plus en plus pure et de leur apprendre que le monde n’est pas là seulement, comme on le croit souvent, pour devenir le serviteur du corps auquel elles sont liées, mais pour être entre elles comme un témoin, un langage et le véhicule de leurs relations mutuelles. Ainsi le propre de l’esprit, c’est d’obliger les âmes à dépasser la solitude dans laquelle chacune d’elles se trouve d’abord enfermée, à reconnaître qu’aucune ne peut rien recevoir que par le don qu’elle fait de soi et enfin qu’elles ne peuvent s’unir que dans la source commune où chacune puise cette existence particulière qui lui a été donnée. Telle est sans doute la signification la plus profonde de l’amour de charité où je n’accède à la vie spirituelle que par une imitation de l’œuvre de Dieu, c’est-à-dire en faisant sans cesse pour un autre ce que Dieu fait pour moi.

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