Et pourtant, le triomphe du matérialisme ne peut jamais être qu’un triomphe apparent. L’évidence dont il se prévaut est elle-même illusoire. Aucun matérialiste n’est fidèle à sa doctrine et ne réussit à la mettre en pratique. Car cette immense machine du monde qui constitue pour lui l’unique réalité et qu’il essaie toujours de réformer n’a de sens pourtant à ses yeux que dans la mesure où elle pourra agir en retour sur la conscience humaine et lui apporter plus de lumière, de force et de bonheur. C’est donc dans la conscience que se trouve pour lui la seule chose qui compte dans le monde, et qui a même infiniment plus de valeur que le monde puisque le monde n’est pour elle qu’un moyen et un instrument. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir le matérialiste porter souvent en lui un idéal qui dépasse singulièrement toutes les satisfactions que le monde pourra lui apporter et accepter de se sacrifier pour en hâter la réalisation à laquelle il n’assistera lui-même jamais.
Tant il est vrai qu’il y a dans l’homme certaines exigences constantes de sa nature qui reparaissent toujours et qu’il ne réussit pas à transgresser, même lorsqu’il s’y emploie. Car il est impossible qu’aucun homme puisse penser que le monde matériel est capable de se suffire : soit que je me contente de le subir, soit que je cherche à lui imposer ma loi, dans les deux cas ce sont les intérêts de ma conscience qui sont en jeu et c’est par rapport à elle que je juge de la vérité de chacune de mes connaissances et de la valeur de chacun de mes actes. Il faut donc que la conscience se mette elle-même au-dessus de ce monde dont elle s’érige en juge. Et si elle ne peut pas se passer du monde, la destinée du monde n’a d’intérêt pour elle que dans la mesure où elle est inséparable de sa destinée propre et contribue à la produire. C’est donc que, malgré toutes ses dénégations, l’homme se reconnaît lui-même comme un être spirituel. C’est là une affirmation qui se trouve impliquée dans chacune de ses démarches, jusque dans cette science qu’il est capable d’acquérir de l’univers matériel, jusque dans l’acte même par lequel il cherche à l’utiliser pour améliorer son sort sur la terre.
On comprend bien sans doute qu’il puisse se laisser fasciner par tous ces objets qu’il rencontre sur son chemin et qui sont pour lui d’abord comme des obstacles dont il finit par faire ses serviteurs. Mais c’est là la preuve qu’il n’est pas lui-même un objet parmi tous les autres. Et tout d’abord, il sait qu’il est, alors que, comme le dit admirablement Pascal, l’univers n’en sait rien. Or c’est cette conscience qu’il a de lui-même qui constitue sa véritable réalité. Il n’est rien que par le pur pouvoir qu’il a de dire moi. Ce moi n’est donc pas une chose. Il n’est pas seulement invisible et impalpable parce qu’il est trop subtil et trop ténu pour que nos sens puissent l’appréhender, mais parce qu’il est toujours ce qui regarde et non point ce qui est regardé, ce qui touche et non point ce qui est touché, ce qui connaît et non point ce qui est connu. Et c’est parce qu’il est le sujet qui connaît toutes choses qu’il ne peut pas être lui-même une chose. La difficulté même que nous éprouvons à connaître le moi vient précisément de l’impossibilité où nous sommes de le transformer en chose. Il est ce foyer de lumière par lequel le monde se trouve éclairé, mais qui ne peut pas être une partie de ce qu’il éclaire. Et comme on ne le retrouve nulle part dans ce monde qu’il nous découvre, on finit par nier son existence en oubliant que sans lui ce monde serait pour nous comme rien. Ainsi, l’esprit semble s’évanouir dans la connaissance même qu’il engendre, comme Dieu, aux yeux des athées, disparaît dans l’œuvre même de la création. Ces remarques suffisent à montrer que notre propre existence, comme l’existence même de Dieu, est une existence intime et secrète, ce qui est le caractère essentiel d’une existence spirituelle. Or comment pourrait-il en être autrement s’il est évident qu’un être véritable ne peut être qu’en soi et pour soi et que du dehors nul ne peut appréhender de lui que sa manifestation ou son phénomène ?