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Platon parle de ces hommes terribles qui ne croient qu’à ce qu’ils voient et à ce qu’ils touchent et rejettent comme chimériques ces choses proprement spirituelles qu’il appelle des idées et qui sont pour lui les véritables réalités. Il en est aujourd’hui comme à l’époque de Platon. La conscience commune subit toujours le prestige de cet univers matériel dans lequel notre corps se trouve engagé. Car ce corps ne cesse de nous imposer sa présence : il est pour nous et pour autrui le témoin de notre existence, qui sans lui s’évanouirait comme si elle manquait de support. Il est le siège du plaisir et de la douleur. En lui sont situés les organes des sens, par l’intermédiaire desquels il explore ce qui l’entoure et entre en communication avec tout ce qui est. Quand il meurt, c’est comme si le monde s’écroulait pour nous. Mais le monde poursuit son chemin sans nous ; et si toutes les consciences venaient à disparaître, il continuerait encore à rouler dans un espace et un temps infinis comme une masse aveugle et indifférente agitée d’un mouvement intérieur dont personne ne saurait jamais rien.

Telle est l’image de l’univers que se font les matérialistes. Ils ne cessent d’évoquer en leur faveur le témoignage de l’expérience. La réalité que les sens leur découvrent est pour eux la seule qui soit solide. La science nous apprend tous les jours à la mieux connaître et à en faire un meilleur emploi. Ce que nous appelons la conscience n’en est qu’une sorte de reflet : nous cherchons à rendre ce reflet plus fidèle afin que notre action devienne toujours plus avertie et plus puissante. Mais ce serait une erreur de lui attribuer à lui-même une existence qu’il ne possède pas : là où il est détaché de son rapport avec les choses, ce n’est plus qu’un feu follet de l’imagination. On comprend donc facilement le succès du matérialisme, puisque les choses qui sont devant nous sont les seules qui puissent être montrées à tous, que nous ne cessons de subir leur contrainte, que les sens et la science s’unissent pour nous les faire connaître et que notre vie elle-même n’est capable de subsister et de croître que par les relations de plus en plus étroites que nous soutenons avec elles.

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