Si l’esprit nous apparaît toujours comme impossible à séparer du monde, c’est parce que le monde représente, pour un esprit fini, la totalité du réel en tant qu’il n’a pas encore réussi à la pénétrer et à la réduire. Mais si l’esprit n’est pas une chose, c’est qu’il réside tout entier dans le pouvoir que nous avons de spiritualiser le monde tel qu’il nous est donné. Dans cet effort de spiritualisation, le monde disparaît à chaque instant, mais ce qui subsiste en nous, c’est l’usage même que nous en avons fait. C’est par cet usage que nous constituons par degrés ce que nous sommes. C’est en ce sens que le monde, au lieu de s’opposer à l’esprit, et de le contredire, doit être considéré plutôt comme son véhicule, comme la forme sous laquelle la totalité du réel doit s’offrir à l’esprit, non pas seulement pour qu’il puisse le connaître et l’organiser, mais pour qu’il puisse fonder, grâce à lui, son indépendance par rapport à lui. C’est donc altérer la signification de l’esprit que de vouloir le réduire, comme le font certaines théories modernes, à une superstructure du monde matériel : c’est là subordonner son existence et sa dignité à celle de la matière. Mais c’est le contraire qu’il faut faire : et l’on dira donc plus justement que le monde est son infrastructure, dans la mesure où le monde est la condition qu’il appelle afin de réaliser sa propre possibilité et d’en dégager une existence qui lui appartient en propre ; on comprend alors que ce monde disparaisse dès qu’il a servi. On trouve une vue beaucoup plus profonde dans le christianisme traditionnel qui définit la cité de Dieu comme le règne de l’esprit, c’est-à-dire du Saint-Esprit, mais où personne n’accède sans avoir traversé le monde, comme le montre l’exemple de Dieu lui-même dans le mystère de l’Incarnation.
« La relation de l’esprit et du monde ». Communication au premier Congrès national de Philosophie, Mendoza, Argentine, mars-avril 1949. Parue dans les Actes du Congrès*, tome II, Université nationale de Cuyo.*