On peut répondre maintenant à la double question de savoir en quoi consiste le monde et pourquoi il y a un monde, question qui peut paraître frivole à tous ceux qui croient que l’expérience de sa présence doit nous suffire. Pourtant, c’est la fonction propre de l’esprit de justifier l’existence du monde. Il ne mériterait pas autrement le nom d’esprit qu’on lui donne. Et il ne peut y réussir que parce qu’il est lui-même sa propre auto-justification : ce qui signifie qu’il est perpétuellement naissant, ou qu’il se donne sans cesse l’être à lui-même. Mais, loin de dire que l’esprit est dans le monde et qu’il constitue pour ainsi dire sa pointe la plus subtile, loin de dire du monde qu’il est l’effet d’une expansion de l’esprit, ou un ouvrage qu’il produit, il faut dire que l’esprit fait apparaître le monde à mesure qu’il agit, comme la condition de son exercice et l’expression de sa limitation plutôt encore que de sa puissance. Le monde, c’est un donné, formé d’objets à l’égard desquels l’esprit accuse sa propre passivité, qu’il ne peut appréhender que par un acte de perception dont on voit bien la distance qui le sépare d’un acte de création, et que la tradition philosophique définit par l’opposition d’une forme et d’une matière. Mais si l’esprit ne s’incarnait pas à son tour dans un corps, il resterait à l’état de pure possibilité ; il n’aurait aucune prise sur le monde ; son existence ne marquerait point dans la trame des événements ; il resterait enfermé dans les limites de sa propre subjectivité ; il n’apparaîtrait pas et ne serait l’objet d’un jugement d’existence de la part de personne.
On voit donc en quoi consiste maintenant la signification du monde : il exprime pour l’esprit ce qui limite, mais qui par conséquent aussi dépasse toujours sa propre opération. Aussi n’y a-t-il de monde que pour un esprit. A chaque opération qu’il accomplit doit correspondre dans le monde un contenu qui l’actualise. Pourtant, le propre de l’esprit, c’est d’être tout entier intérieur à lui-même : et l’on ne peut pas dire que l’activité de l’esprit vient se dénouer dans le monde comme si le monde achevait de lui donner la réalité qui lui manque. Le monde n’est rien de plus que son moyen et son instrument.
En réalité, un esprit ne peut trouver que dans un autre esprit à la fois une réponse et un aliment : peut-être même faut-il dire que c’est seulement dans la découverte d’un autre esprit et dans une communication réciproque avec lui, dans ce qu’il lui donne et dans ce qu’il en reçoit, que chaque esprit trouve à la fois la fin de son opération et sa propre confirmation dans l’existence. Or entre les esprits le monde est un témoin : il est par rapport à chaque esprit à la fois extériorité et dépassement ; et il semble que le propre de l’esprit, ce soit seulement de vaincre sa résistance. C’est pour cela que c’est en s’incarnant dans le monde que l’esprit actualise toutes ses puissances. C’est en les actualisant qu’il devient présent aux autres esprits. C’est donc le monde qui sépare les esprits les uns des autres, c’est-à-dire qui les individualise, mais c’est lui aussi qui les unit ou qui les arrache à la solitude subjective. De plus ce monde n’a d’existence que dans l’instant ; il est toujours évanouissant, ce qui montre assez clairement qu’il n’est rien que par et pour l’esprit, qui est obligé pourtant de le traverser pour opérer cette circulation entre le possible et le souvenir et pour réaliser cette société entre les esprits qui sont les deux fonctions où se consomme la vie même de chaque esprit.