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On voit maintenant l’erreur qu’il y aurait soit, comme le matérialisme, à mettre en doute l’existence de l’esprit, soit, comme le dualisme, à le considérer comme ayant une existence comparable à celle de la matière et susceptible de lui être opposée. Car la matière, c’est la réalité, en tant précisément qu’elle nous est donnée et par conséquent qu’elle s’impose à nous du dehors tandis que l’esprit, c’est un acte que l’on accomplit intérieurement et qui n’est rien en dehors de son accomplissement même. Dès lors, on comprend facilement que le matérialisme, précisément parce qu’il considère toute réalité comme donnée, puisse nier la réalité de l’esprit qui, en effet, n’est jamais donné ; et l’on comprend aussi que le dualisme précisément parce qu’il refuse d’accepter que toute réalité soit une réalité donnée, c’est-à-dire matérielle, fasse de l’esprit une substance distincte de la substance matérielle et qui ne peut être définie alors que par négation : on ne peut rien dire d’elle sinon qu’elle est immatérielle.

Cependant il importe d’affirmer, à la fois contre le matérialisme que tout ce qui est n’est pas réductible à la matérialité et, contre le dualisme, que l’esprit n’entre pas avec la matière dans un même genre, qui est celui de la substance. Et même, il vaut mieux éviter, semble-t-il, l’équivoque du mot substance qui ne convient ni à la matière, si elle n’est rien de plus qu’un phénomène, ni à l’esprit, s’il n’est rien de plus qu’un acte et jamais une chose : cela nous évitera en même temps de nous embarrasser dans le problème de l’unité ou de la dualité des substances et nous permettra de définir la matière et l’esprit non pas seulement par la contradiction qui les oppose, mais par la connexion qui les unit.

Car si nous ne pouvons nous-même découvrir l’être qu’au seul point où nous coïncidons avec lui, c’est-à-dire dans notre conscience, qui est notre être propre, on voit que c’est par rapport à lui seulement que la matière pourra prendre un sens, comme étant ce qui nous limite à la fois et qui nous dépasse : c’est donc l’être en tant qu’il est posé par nous, mais comme extérieur à nous, c’est-à-dire en tant qu’il est pour nous seulement une apparence. Il y a ainsi, à l’échelle de la participation une sorte de double et inverse prééminence, de l’esprit par rapport à la matière et de la matière par rapport à l’esprit ; car d’une part, l’esprit appartient au monde de l’être et la matière au monde de l’apparaître de telle sorte que, là où l’esprit cesse d’agir, il faut que la matière elle-même s’écroule, et d’autre part, la matière est toujours manifestée et l’esprit toujours secret, de telle sorte que l’esprit demeure à l’état de possibilité jusqu’au moment où la matière vient lui permettre de s’accomplir. Ainsi, il semble que l’esprit ne cesse de s’enrichir par ses contacts successifs avec la matière ; et comment en serait-il autrement puisque la matière définit les frontières de son exercice et qu’elle lui apporte sans cesse ce qui lui manque ? Mais cet apport n’est rien tant que l’esprit n’a pas réussi à le pénétrer et à le faire sien. On comprend ainsi le double mouvement auquel l’esprit est assujetti et qui explique à la fois la constitution du monde matériel et la création de l’essence individuelle : à savoir qu’il doit toujours s’incarner sans quoi il ne serait rien de plus qu’une virtualité pure, et toujours se désincarner, afin de spiritualiser tout ce qui est.


¹ Il est probable que l’on préférera en général mettre le transcendant du côté de la donnée en soutenant qu’il est ce qui, en elle, rend inadéquat tout acte qui chercherait à l’égaler. Mais c’est dire qu’il n’est pas lui-même donné, ou encore qu’il est une donnée possible que seul pourrait transformer en une donnée réelle un acte qui dépasserait tous les actes que nous sommes capables d’accomplir. A l’égard d’un acte capable d’actualiser tout le donné possible, il n’y aurait plus de donné puisqu’il n’y aurait rien qui serait capable de le dépasser. C’est donc toujours la transcendance d’un tel acte que nous avons en vue : elle abolirait l’immanence ou serait immanente à elle-même. Ainsi, de même qu’il est illégitime de parler de l’infini comme d’un terme alors qu’il est une origine, il est illégitime aussi de parler du transcendant comme d’un objet alors qu’il est une source.


« Epitome metaphysicae spiritualis ». Article paru dans le numéro de juillet-septembre 1947 de la Revue Giornale di Metafisica*, Turin. Ce numéro était consacré au thème : « Qu’est-ce que la métaphysique ? »*

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