C’est aussi le temps qui nous permet de définir le rapport entre l’essence et l’existence. Car le propre de l’existence, c’est de réaliser sans cesse la conversion du possible en souvenir. Aussi est-elle située dans le présent comme tout le réel. Mais dans le présent même, on considère l’existence sous deux aspects différents, selon qu’on la réduit à la succession des différentes situations dans lesquelles elle se trouve engagée, et dont l’ensemble constitue la destinée, ou au contraire à l’acte par lequel, au sein même de chaque situation, le possible se réalise : alors l’existence est identifiée au contraire avec la liberté.
Que faut-il entendre alors par l’essence ? Il semble que le propre de l’essence, ce soit d’être cela même dont l’existence est affirmée et qui en constitue le cœur et l’unité. Il faut donc que l’essence affecte un caractère temporel, et que l’existence, dans la mesure où elle implique le temps, apparaisse toujours comme en étant l’expression ou, plus précisément encore, le développement. Or, il est évident que ces mots d’expression et de développement n’ont aucune signification si l’essence contient déjà sous une forme plénière et condensée tout ce que l’existence sera appelée à manifester un jour sous une forme partielle et dispersée. Ce qui importe, c’est par conséquent de montrer comment l’essence et l’existence assument l’une à l’égard de l’autre une fonction qui fait qu’aucune des deux ne peut être posée sans une référence à l’autre. Et pour cela il ne suffit pas de dire que l’essence a besoin de l’existence pour avoir une réalité, parce que, sans l’existence, elle ne serait rien, et que l’existence a besoin de l’essence pour avoir un contenu parce que, sans l’essence, elle ne serait l’existence de rien. Car cette double affirmation garde un caractère verbal aussi longtemps qu’on ne décrit pas la genèse qui la justifie. Mais une telle genèse montre clairement comment l’essence et l’existence sont triplement inséparables, car :
le propre de l’existence, c’est de supposer une possibilité qu’elle actualise. Or, l’essence est d’abord cette possibilité. Mais elle ne devance pas l’existence, comme on le croit quelquefois, puisqu’il serait contradictoire de dire qu’il y ait rien qui préexiste à l’existence. Elle est suscitée par l’existence elle-même considérée sous sa double forme, à la fois dans sa situation et dans l’acte de liberté qui lui répond afin qu’elle puisse s’accomplir. A ce titre l’essence est une possibilité pure qui n’est pas encore notre propre essence, mais qu’il s’agira pour nous de rendre nôtre : elle est incluse dans l’être absolu en tant qu’il est lui-même l’origine et pour ainsi dire la source de toutes les possibilités.
Pour qu’elle devienne nôtre, il faut que nous en prenions la responsabilité, que nous acceptions de l’incarner, de lui donner place dans le monde. Mais elle ne méritera d’être nommée notre essence que lorsqu’elle se sera détachée de l’action qui l’a réalisée, c’est-à-dire de l’existence et qu’elle adhérera à notre être spirituel moins comme le simple souvenir de l’événement que comme une « nature » intérieure que nous avons acquise par son moyen, et qui ne pourra plus être reniée par nous ;
enfin 3) quand nous cherchons quel est le facteur qui fait que le moi invente telle possibilité et ambitionne de la réaliser et de la faire sienne, ce facteur ne peut être rien de plus que sa valeur. De telle sorte que, sous cet aspect, l’essence reconquiert un ascendant sur l’existence, dont il semblait que l’analyse précédente l’eût destituée. Car si c’est l’existence qui suscite l’essence en tant que possibilité pure et si c’est l’existence encore qui, en la réalisant, la fait sienne, c’est la valeur requise d’une telle possibilité qui explique que cette double démarche puisse s’accomplir : de telle sorte que l’essence vraie, c’est la valeur, ce qui montre pourquoi le langage donne toujours au mot essence un caractère laudatif et pourquoi on voit les choses s’écarter de leur essence par les impuretés qui s’y mêlent, et nos actions elles-mêmes être souvent infidèles à notre essence, comme si elles la manquaient par un effet tantôt de notre impuissance, et tantôt de notre malice.