Nous voilà donc transportés dans un monde purement spirituel où nous n’avons affaire qu’à une possibilité qui se transmue elle-même en souvenir. Tel est l’unique sens que nous pouvons donner à la vie. Cette transmutation se produit à travers le monde tel qu’il nous est donné, mais que nous répudions toujours en disant justement qu’il est extérieur à nous. Il ne cesse de nous être présent, mais il est toujours apparaissant et toujours disparaissant. Nous ne faisons jamais que le traverser. Il n’est rien de plus que l’instrument de formation de notre être spirituel.
Mais, comme nous sommes pris nous-même dans ce monde par nos limites et par la présence même qu’il ne cesse de nous imposer, comme nous avons un corps qui nous attache à lui et sans lequel les différents êtres cesseraient de s’apparaître les uns aux autres et par conséquent d’exister les uns pour les autres et d’entrer dans une communauté fondée sur des actions réciproques, il n’y a point de difficulté à considérer le monde comme un tout dont nous sommes nous-même une partie. A une telle représentation, nul ne trouve de difficulté et l’on accepterait volontiers cette idée que le monde est la somme de ses parties si le monde pouvait être considéré comme un tout achevé, au lieu d’être un tout qui ne cesse de se faire et qui, en ce sens, est proprement infini, de telle sorte que tous les êtres y trouvent place, bien qu’il ne puisse jamais être réduit à leur somme.
Cependant, le monde et notre corps, qui en occupe le centre, ne sont rien de plus que des apparences ou des figures de l’être véritable. Celui-ci ne peut être qu’intérieur à lui-même ; mais réduire cette intériorité à celle de notre conscience individuelle, c’est raisonner comme si le monde se réduisait au corps. Il y a le même rapport entre les opérations caractéristiques du moi et l’acte qu’elles limitent et qu’elles divisent qu’entre l’espace qui enveloppe tous les corps et le lieu occupé par mon propre corps. Et comme je dis de mon corps qu’il fait partie du monde, je dois dire aussi de toute opération de ma conscience qu’elle est une participation de l’acte sans condition dont elle dépend avec toutes les opérations qui peuvent être accomplies par toutes les autres consciences. Et si l’on prétend que cette comparaison est illégitime parce que le monde qui est au-delà du corps est un monde que du moins je perçois au lieu qu’un acte que je n’accomplis pas est pour moi comme s’il n’était rien, on répondra que ce n’est pas tout à fait vrai, d’abord parce que ce regard même que je jette sur le monde dépasse le moi sinon par son opération du moins par son objet, ensuite parce que l’infinité des possibles que je ne cesse d’évoquer et qui divisent l’unité de l’acte pur en la mettant pour ainsi dire à notre portée, ne peut pas être considérée comme mienne, puisque c’est parmi ces possibles que je choisirai précisément le possible que je ferai mien et qui formera désormais l’essence même de mon être spirituel.