Mais les mots de puissance et de possibilité que nous venons d’employer ne peuvent manquer d’éveiller un doute. Car on garde toujours présentes à l’esprit les critiques qui font de la puissance l’explication purement verbale d’un effet que l’on constate, et de la possibilité une vue rétrospective de l’événement par laquelle on pense pouvoir l’anticiper, une fois qu’il s’est produit. Cependant, on ne peut faire que je ne porte en moi une activité qui n’est pas toujours employée et dont il faut bien dire qu’elle reste une puissance indéterminée tant qu’elle n’est pas actualisée, ni que je ne devance l’avenir par la pensée en évoquant des possibles, qui ont besoin, il est vrai, pour se réaliser, du concours des circonstances ou d’une option de la volonté. Ainsi, la puissance est l’être même de l’activité considérée comme la raison d’être des effets qu’elle engendre, et le possible est l’être même de la pensée considérée comme la raison d’être des objets auxquels elle s’applique. Et il est facile de voir que la puissance et la possibilité ne sont considérées comme des êtres diminués, ou comme des chimères plutôt que comme des êtres, que par ceux qui réduisent l’être à ce qui affecte mon corps ou à ce qui est donné dans le champ de mon expérience. Mais par rapport à ces affections ou à ces données la puissance ou la possibilité jouissent d’un incomparable privilège. Non point qu’elles les précèdent dans le temps et les contiennent déjà sous une forme en quelque sorte virtuelle : car elles ne sont peut-être pas dans le temps et c’est seulement leur mise en œuvre qui les temporalise. Ce ne sont point des choses, mais seulement l’entrée en jeu de la conscience dans sa double fonction intellectuelle et volontaire. En s’analysant, la conscience se réduit elle-même à un faisceau de puissances : elle devient un creuset au fond duquel elle ne trouve que des possibilités qu’elle ne cesse d’élaborer.
On discute toujours sur la réalité du psychologique comme tel, mais sans apercevoir que sa réalité est celle du possible en tant que perçu, qui ne s’actualise que dans le monde matériel et par la médiation du corps. Mais à travers le psychologique l’esprit nous révèle son activité propre, qui est d’abord d’évoquer le possible et de chercher ensuite à l’incarner dans des choses extérieures et périssables afin de l’éprouver et de le convertir en une possession intérieure et impérissable : ce sont les souvenirs, qui, en se détachant de l’événement qui les a fait naître, deviennent des puissances dont nous disposons toujours, ce qui montre assez clairement la correspondance entre la possibilité à l’égard du donné et la puissance à l’égard de l’acte qui se le donne. Et qui ne doute que la puissance ne soit toujours supérieure à son emploi et que la possibilité d’une chose ne soit son essence même, que son apparence manifeste, mais en même temps dissimule ?
Enfin, quelle est l’origine de toutes ces possibilités dont la conscience semble le point d’attache, sinon une activité omniprésente et infinie où la conscience ne cesse de puiser et qu’elle ne cesse de diviser selon le jeu des circonstances et l’initiative de sa liberté ? Mais elles ne sont des possibilités qu’en considération de l’usage même que nous en faisons ; et leur source dans l’absolu est elle-même une efficacité actuelle et toujours disponible qui, comme telle, n’est encore la possibilité de rien.