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Cependant, toute réalité subjective m’apparaît comme ayant un caractère individuel. C’est pour cela qu’elle m’apparaît aussi comme fragile et jusqu’à un certain point illusoire. Car je pense que la vraie réalité subsiste en soi, c’est-à-dire indépendamment de son rapport avec moi : et telle est la raison pour laquelle je la considère comme étant en droit universelle. C’est cette double propriété d’exister en soi et d’être le même pour tous qui définit pour nous la notion d’objet. Mais de ces deux caractères l’un est contradictoire : et ils ne sont nullement inséparables l’un de l’autre comme on le pense car, 1) l’être que je pose « en soi » ne peut jamais devenir pour moi un objet ; ce mot n’a de sens que par rapport à moi et comme le terme auquel s’applique soit l’intellect, soit le vouloir et 2) ce qui est universel n’est pas nécessairement objectif, mais peut être au contraire la racine commune des différentes subjectivités individuelles et fonder précisément en elles la subjectivité comme telle.

Et tout d’abord il faut reconnaître qu’il y a un règne de la subjectivité à l’intérieur duquel les différentes consciences sont distinctes et pourtant se comprennent, comme il y a un règne de l’espace où les corps sont circonscrits et pourtant obéissent aux mêmes lois. L’unité même du monde, c’est d’être enveloppé dans la même lumière, matérielle ou spirituelle ; et c’est à ce témoignage que l’intellect fait appel tout comme le regard.

Mais il y a plus : la subjectivité réside dans une activité purement intérieure qui s’actualise à la fois par des opérations et par des états, les états étant en quelque sorte la limite des opérations. Or cette activité, en tant qu’elle est présente et inemployée n’est à mon égard qu’une puissance : seulement, c’est une puissance infinie et qui en droit enveloppe à la fois tout ce qui peut être pensé et tout ce qui peut être fait. Comment serait-elle en moi différente de ce qu’elle est en autrui ? Tous les êtres qui sont dans le monde s’en partagent l’exercice, selon leurs forces. Et c’est pour cela qu’ils s’opposent, mais que, dans cette opposition même, ils communiquent : car non seulement ils puisent à la même source, mais encore chacun d’eux découvre au fond de lui-même cette possibilité qu’un autre actualise et qui le différencie.

Ainsi, le « subjectif universel », ce n’est point, comme on le croit, l’abstrait, qui est un objet schématique de pensée obtenu par l’élimination des différences, c’est la puissance concrète et indivisée d’où naissent toutes les différences sans qu’elle l’épuisent jamais. Et le dialogue entre les consciences particulières n’est lui-même possible que comme la forme en quelque sorte manifestée de ce dialogue intérieur qui se poursuit sans cesse en chacun de nous entre l’infini et le fini, et qui est constitutif de la conscience elle-même.

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