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La plus grande et la plus commune de toutes les formes de l’idolâtrie c’est de vouloir que le monde des objets soit l’unique réalité. Mais on le dit sans y croire, ou du moins, les paroles nous permettent de le dire et la vie nous empêche d’y croire. Car nous vivons dans un monde purement subjectif et le monde que nous appelons extérieur n’est rien que par rapport à lui : il en est à la fois la limitation et le décor.

Quel autre être en effet pourrions-nous connaître que cet être qui est nous-même ? En comparaison, le monde qui nous entoure n’est qu’un spectacle, c’est-à-dire une apparence. Or ce spectacle s’écroule, cette apparence se dissipe dès que notre vie se trouve dans une de ces crises aiguës où notre destinée intérieure est en jeu. Il ne cesse de passer devant nos yeux sans laisser de traces ailleurs que dans notre mémoire. Il n’en reste plus rien à la mort, c’est-à-dire au moment où nous le quittons et où tout notre être, ramassé sur lui-même, n’a plus le spectacle de rien et n’est plus un spectacle pour personne.

Au cours même de ma vie, je ne saurais donc avoir d’autre expérience de l’être que dans l’être que je suis. Or, l’être que je suis, ce n’est pas mon corps, auquel je suis lié et qui m’affecte, c’est cette possibilité que j’ai de me faire, qui reste toujours indéterminée tant que je ne l’ai pas actualisée, et qui m’oblige à me tourner sans cesse vers l’avenir en m’affranchissant de l’esclavage du donné : ainsi, le moi, c’est ce que je puis être au delà de ce que je suis ; mais c’est aussi tout ce que j’ai vécu et déjà réalisé et qui subsiste en moi sous la forme de souvenirs en quelque sorte désincarnés. En quoi consiste donc cette conscience que j’ai de moi-même et qui ne fait qu’un avec mon existence elle-même, sinon dans cette oscillation perpétuelle de mon attention entre ce que je puis être, ou que j’aspire à être, et qui sollicite mon action, et ce que j’ai cessé d’être, qui est aussi ce que je suis devenu, et qui est le seul contenu en moi que je puisse connaître ? Ainsi, chacun peut témoigner que tout son être se trouve occupé par la double pensée qu’il a de son avenir et de son passé ; et si on objecte que le propre de l’être, c’est pourtant de demeurer dans le présent, on n’aura pas de peine à répondre que c’est non pas dans le présent du donné où le monde nous apparaît comme un spectacle toujours évanouissant, mais dans ce présent de l’acte où s’opère la conversion ininterrompue de ce que je cherche à me faire en cela même que je me suis fait.

Ainsi, de quelque côté que je tourne mes regards, soit du côté de l’objet, qui n’est que représentation, soit du côté de l’avenir, qui n’est que volonté, désir ou espérance, soit du côté du passé, qui n’est que souvenir ou regret, je ne trouve point en moi d’autre réalité que subjective. Et c’est de la relation entre ces modes différents de la subjectivité qu’est faite l’idée non seulement de ce que je suis, mais de tout ce qui peut être.

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