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On peut penser que nous éliminons ainsi toute transcendance. Mais cela n’est pas vrai. Nous voudrions seulement donner au mot transcendance un sens qui pût être accepté par tous, à la fois par ceux qui la réclament et par ceux qui la récusent. Car il y a un au-delà de notre expérience actuelle où elle puise ce qui la limite et qui lui permet de s’enrichir ; il est le fondement à la fois de toute expérience réelle et de toute expérience possible, mais il est contradictoire d’imaginer qu’il puisse jamais être l’objet d’une expérience séparée, de telle sorte qu’on peut dire qu’il est en effet inaccessible, bien que ce soit de lui que toute expérience participe et que son essence même, inséparable de notre expérience au moment où elle se constitue, soit d’être participé. Or, nul ne conteste cet au-delà de notre expérience qui suscite toujours une expérience nouvelle et plus profonde, et qui la dépasse toujours. Il est ce dépassement même ou plutôt l’infinité de ce dépassement corrélative de chaque expérience particulière ; il en est la source, que, par une illusion de perspective, nous considérons comme en étant aussi le terme.

Cependant l’opposition de l’acte et de la donnée nous permet d’acquérir une certaine expérience de cette transcendance même que nous venons de définir comme l’au-delà de toute expérience possible. Car, bien que l’acte et la donnée soient toujours inséparables, celui qui ne veut point reconnaître d’autre domaine que celui de la donnée n’inscrira jamais dans l’être l’acte sans lequel il n’y aurait pas de donnée : telle est la position de la science et celle du matérialisme. C’est que l’acte est transcendant à toute donnée, bien qu’il soit l’objet d’une expérience propre qui est celle de son accomplissement. Ici la transcendance est seulement celle d’une forme d’expérience par rapport à une autre : elle est, si l’on peut dire, une transcendance. Mais toute transcendance est relative à quelque donnée. Aussi comprend-on facilement qu’une donnée, en tant que donnée, ne soit transcendante à rien : elle est la définition même de l’immanence.

Mais une donnée possible est transcendante à toute donnée réelle parce qu’elle n’est alors rien de plus que la puissance d’actualiser celle-ci : de là vient que toute forme d’idolâtrie consiste à poser comme transcendante une donnée déjà actualisée, c’est-à-dire une chose imaginaire, qu’il n’y a aucune forme de transcendance que celle d’un acte et que tout acte est transcendant à ses effets : aussi dirai-je que je suis transcendant à moi-même en tant que je ne me réduis pas à mes propres états, qu’un autre être est transcendant à l’expérience que j’ai de lui, en tant qu’il se constitue lui-même par un acte intérieur dont je ne saisis que la manifestation, enfin qu’il y a une transcendance absolue inséparable de l’expérience de la participation et que toutes les formes particulières de l’expérience ne cessent d’immanentiser ¹.

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