On s’étonnera pourtant de cette double assertion non pas tant que la matière est une réalité donnée, mais que toute réalité donnée est matérielle, et que l’esprit est l’acte de la conscience par lequel toute réalité est donnée, mais qui ne peut jamais lui-même être donné.
Et sur le premier point, on alléguera que la matière est ce qui a une existence extérieure à nous, de telle sorte qu’elle n’est jamais proprement donnée, et que le donné, ce sont au contraire les états immédiats de la conscience, comme Bergson a essayé de l’établir dans une thèse célèbre et qui n’a point paru paradoxale. Mais on répondra, d’une part, que cette existence extérieure à nous, c’est en effet une existence dans l’espace, qui nous est donnée comme autre que nous, bien que dans son rapport avec nous, et que tous les efforts pour définir une extériorité indépendante de la représentation de l’espace sont d’avance condamnés comme chimériques et même comme contradictoires. Et on montrera, d’autre part, qu’aucun état de conscience n’est un donné véritable parce qu’au sens strict, la conscience ne connaît pas d’état ; elle s’applique, il est vrai, à un objet qui lui est donné, soit pour le penser, soit pour le subir, soit pour le changer, mais elle n’est jamais rien de plus que l’acte qui le pense, qui le subit ou qui le change.
Sur le second point, on nous opposera d’abord que, en supposant même que l’acte soit l’opération propre de l’esprit, l’esprit ne peut pas être identifié à l’acte, mais seulement à l’être qui agit, ensuite que tout acte dont nous avons l’expérience est lui-même une action du corps. Or, ces deux objections n’en font qu’une : car, demander qu’il y ait un être, même invisible, dont l’acte soit le produit, c’est concevoir toute réalité sur le modèle d’une chose, ou d’une propriété de cette chose, c’est rejeter le témoignage de l’expérience qui nous montre dans toute chose l’effet d’un acte qui la représente, qui la crée ou qui la modifie. De plus, il ne sert à rien de dire ni que ces actes sont multiples alors que la matière est une, car ils sont eux-mêmes multiples comme les corps, et impliquent comme eux une unité qu’ils ne cessent de diviser, mais qui est celle d’une activité antérieure elle-même à toute détermination, ni que la matière est stable et l’esprit évanouissant, car on peut dire au contraire que c’est la matière qui se perd dans le devenir et que l’esprit est une puissance dont on dispose toujours. Enfin, prétendre que ces actes supposent un sujet, qui est précisément le corps, et penser que l’on rend par là l’esprit inutile, c’est commettre un sophisme grave qui consiste à confondre un mouvement avec un acte, ce qui répugne à l’expérience, même la plus commune. Car nul n’acceptera d’identifier l’acte avec un mouvement, ni de reconnaître rien de plus dans sa conscience, là même où il emploie le nom d’état, qu’un acte exercé ou contrarié.