Au sens étroit du mot, la connaissance est comme un éclairement : elle suppose toujours une dualité entre la lumière et son objet. Mais la sagesse est au-delà de la connaissance, comme la lumière est au-delà de l’éclairement. Aussi faut-il dire que s’il y a une science de la lumière, cette science fonde et surpasse toutes les autres. Car le propre de la sagesse, c’est de nous montrer non pas seulement ce que les choses sont, mais le sens qu’elles ont, et non seulement par rapport à nous-même, en tant qu’homme, mais par rapport à nous-même en tant qu’esprit. De toute chose, elle fait le signe ou l’instrument d’une valeur. Or, le monde s’obscurcit pour nous dès que notre activité spirituelle fléchit. Alors, nous ne pouvons plus que le décrire, comme le fait le savant. Mais cette description, si poussée qu’elle soit, là où elle prétend se suffire, ne peut nous empêcher de juger que ce monde comme tel est absurde. Il ne sert à rien de dire que notre volonté doit s’y appliquer pour le réformer. Car au nom de quoi pourrait-elle entreprendre une telle réforme si elle ne portait pas en elle cette exigence de valeur qui doit le rendre tel que nous puissions le comprendre et l’aimer ? La sagesse, c’est la conscience que nous prenons de la valeur : et il est impossible de distinguer sa présence de son efficacité. Le monde que nous avons sous les yeux en est à la fois le reflet et l’ombre. Cette ombre ne disparaîtra jamais, sans quoi l’esprit, dans son propre triomphe, se convertirait lui-même en chose : mais alors la liberté, la valeur, la sagesse, s’évanouiraient à la fois. Ce qui explique assez bien pourquoi la vie spirituelle paraît toujours une vie intérieure et secrète, distincte de notre vie manifestée, mais telle pourtant que la sagesse n’accepte leur dualité qu’afin de la surmonter.
« La sagesse comme science de la vie spirituelle ». Communication au Ve Congrès des Sociétés de Philosophie de langue française, Bordeaux, 14-17 septembre 1950. Parue dans les Actes du Congrès*, Presses Universitaires de France.*