Que la sagesse consiste dans une certaine disposition intérieure de la sensibilité et du vouloir maintenue avec constance en présence de tous les événements qui peuvent surgir, c’est ce qu’il est assez difficile de contester. Mais il est impossible de prétendre les diriger sans les connaître. Seulement la connaissance qu’on peut en prendre est bien différente de la connaissance d’un objet. Et même on peut dire qu’en les réduisant à l’état d’objet, on les anéantirait. Tout d’abord, on ne saurait dissocier la volonté de la sensibilité dans laquelle elle s’enracine et sur laquelle elle ne cesse de retentir. Mais la connaissance d’un sentiment, c’est la présence de ce sentiment à la conscience : elle meurt avec lui dès que je cesse de l’éprouver. Je ne puis pas m’en détacher pour en faire un spectacle. Et la langue commune emploie l’expression « connaître un sentiment » pour dire qu’on le vit. Il en est de même d’un acte volontaire. C’est en voulant qu’on se connaît voulant. Et celui qui chercherait à se regarder vouloir ne laisserait rien subsister de l’acte voulant dans la pure considération de l’action voulue. On n’objectera pas que, dans toute connaissance, il y a la même différence entre l’acte connaissant et l’objet connu, et que c’est cette différence même qui fonde sa possibilité. Car, ce que l’on veut montrer ici, c’est précisément que le sentiment et le vouloir ne peuvent pas être objectivés sans disparaître, au lieu que le propre de la représentation, c’est de ne se réaliser qu’en s’objectivant, de telle sorte que connaissance et objectivation sont deux opérations identiques. Au contraire, sentir et agir ne comportent pas d’autre forme de connaissance que l’opération tout intérieure qui les constitue : de là la valeur métaphysique de la conscience de soi qui me livre immédiatement ce qui me fait être en l’accomplissant, au lieu que la connaissance est astreinte à me mettre en présence d’une chose qui me demeure toujours extérieure et par conséquent jusqu’à un certain point étrangère.
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