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Ainsi, en voulant tout accorder à Dieu, en soutenant qu’il n’y a aucun être qui puisse subsister autrement que comme une partie de Dieu, on abolit son existence, au lieu de la rendre évidente et partout présente. Dieu est caché et non pas apparent. Il est une source et non point une somme. Il est le dieu des âmes et non point des corps. Il n’est ni le monde qui le dissimule plus qu’il ne le montre, ni un concept qui s’y substitue comme un nom, au lieu de l’appréhender comme un être. Il est une existence qui n’est rien pour nous que dans son rapport avec notre existence propre, qui ne cesse de lui fournir les moyens de se réaliser elle-même, sans jamais l’abandonner, ni jamais l’engloutir. Le panthéisme trouve son origine à la fois dans l’idée d’un être-tout, où l’on distingue seulement ses parties constitutives ou ses moments successifs, et dans l’idée d’un être-pensée où l’on distingue seulement ses formes opératoires. Mais ces deux conceptions relèvent, la première de la représentation d’un monde de choses dont nous sommes seulement les spectateurs, et la seconde de l’idée d’une intelligence qui engendre elle-même tous ses concepts. Ni l’une ni l’autre ne fait état de l’expérience fondamentale que nous décrivons et où l’acte qui nous fait être est saisi dans son exercice même comme l’actualisation d’une possibilité que nous ne cessons de recevoir avec le pouvoir même de la mettre en œuvre. Ni l’une ni l’autre ne s’interroge sur la signification de cette expérience où l’être qui est le nôtre est saisi à sa propre source, comme dépendant dans l’origine de son propre pouvoir, et indépendant dans la disposition qui lui en est laissée. Ni l’une ni l’autre ne définit le rapport entre Dieu et nous comme un rapport proprement spirituel. Car ce rapport n’est ni un rapport matériel entre un contenant et un contenu, ou un rapport dynamique entre la vie et ses modes, ni un rapport logique entre l’intelligence et ses concepts. C’est un rapport intime et vécu entre des êtres dont l’un ne cesse de communiquer à l’autre cette possibilité de se créer dont il faut dire qu’elle est la forme la plus haute et la plus belle que nous puissions imaginer de la création. Car tout acte de création est un acte de générosité et d’amour. Qu’est-ce pour Dieu que créer une chose inerte et qui n’est rien que cette volonté même qu’il a de la tirer du néant et qui la soutient dans l’existence, à côté de cette création d’un autre être, dont on a dit qu’il l’a fait à son image, c’est-à-dire comme un esprit capable, non pas de trouver en soi des ressources qui pourraient lui suffire, mais seulement d’employer selon son propre choix les ressources qu’il ne cesse de lui fournir. La grandeur de Dieu éclate dans cette vue que créer, pour lui, c’est se faire participer. C’est donc dans la mesure où nous sommes le plus étroitement unis à Dieu que nous sommes aussi le plus libres. Dès que nous rompons cette union, nous retombons sous la domination exclusive des lois de la nature.

L’ambiguïté de cette expérience métaphysique à laquelle toutes les autres sont subordonnées, et qui est seule capable de donner une signification à l’existence, explique admirablement pourquoi il y a deux périls dans lesquels nous risquons à chaque instant de succomber : car ce que nous révèle cette expérience, c’est d’abord l’intimité d’un être qui est capable de dire moi, qui est donc un être-sujet pour lequel le reste du monde est phénomène ou apparence, et dont la subjectivité la plus profonde réside dans l’exercice d’une liberté dont il est seul à pouvoir faire usage. Dirons-nous alors que cet être est enfermé dans sa propre solitude dont il ne pourra jamais sortir et que, s’il y a une pluralité infinie d’existences, aucune d’elles n’a le pouvoir de franchir ses propres frontières, ni de communiquer avec aucune autre ? Mais ces frontières, nous ne cessons de nous heurter contre elles : le non-moi ne cesse de nous atteindre comme une blessure ; ainsi notre vie isolée ne peut nous donner que le sentiment de notre misère et produire en nous le désespoir. — Cependant nous n’aurions pas besoin de faire tant d’efforts impuissants pour tenter de briser notre propre clôture si, dans l’expérience même que nous faisons de notre propre subjectivité, nous consentions à reconnaître la présence actuelle d’un être qui nous dépasse, mais auquel nous empruntons notre propre possibilité et qui ne cesse de nous fournir le moyen même de la mettre en œuvre. Nous ne faisons rien autrement qu’en lui et par lui. Seulement, dès que nous fixons notre regard sur lui, nous oublions que tout ce que nous pouvons faire en lui et par lui, c’est nous qui le faisons, de telle sorte que nous inclinons vers le panthéisme sans nous apercevoir que c’est la liberté qui est le don suprême que Dieu nous a fait, que c’est quand nous l’exerçons que nous lui sommes unis et quand nous la résignons que nous en devenons séparés. Être libre, c’est imiter Dieu dans le domaine qui est le nôtre. Et le mal, qui est la volonté de séparation, loin d’être comme nous le croyons parfois, le témoignage de notre liberté, nous enchaîne au contraire à toutes les puissances de l’instinct et de la nature. La conscience de notre liberté est la preuve la plus forte que nous ayons de l’existence de Dieu, loin qu’elle apparaisse comme un échec à sa souveraineté.

C’est donc une voie étroite que la métaphysique est astreinte à suivre. Car la découverte de l’être dans cette intimité de notre être propre, dont la liberté est le sommet, nous menace d’un individualisme et même d’un solipsisme qui doit nous conduire vers un pessimisme sans issue. Et la découverte, dans cette intimité personnelle, d’une source surabondante dont nous tenons cela même qui nous permet d’être tout ce que nous sommes, nous menace de ce panthéisme où l’on sent bien que le moi s’abolirait et qu’en confondant Dieu avec le tout, on abolirait Dieu lui-même en tant qu’il est la lumière et la providence de tous les esprits. Mais c’est sans doute une grande erreur de vouloir que la subjectivité s’arrête aux frontières de l’individu ; car il est un individu dans la mesure où il n’est pas pleinement intérieur à lui-même, où ses propres frontières le livrent à l’extériorité. Et ce n’est pas une moindre erreur de prétendre tout donner à Dieu, y compris notre être propre : ce qui ôte à Dieu cette puissance créatrice par laquelle on l’a toujours défini et que nous ne cessons d’éprouver dans cet acte même qu’il nous permet d’accomplir, comme un point de rencontre miraculeux où notre suprême dépendance est le fondement de notre suprême indépendance.

Mais c’est un point où il est impossible de s’établir. Et nous ne cessons d’osciller entre ces deux extrêmes où il arrive tantôt que nous accordons tout à nous-même et rien à Dieu, et tantôt tout à Dieu et rien à nous-même, sans voir que, dans le premier cas, il ne reste rien en nous qu’une puissance dont nous ne pouvons expliquer ni l’origine, ni l’emploi, et que, dans le second, Dieu ne se distingue plus de sa création. Mais nous ne pouvons parler de notre être, ni de l’être de Dieu que dans la relation qui les unit où Dieu lui-même crée tous les êtres particuliers en les faisant participer de sa propre puissance créatrice, de telle sorte qu’ils peuvent toujours retourner contre lui les forces mêmes qu’il leur a données. C’est donc dans l’origine et l’usage de la liberté que réside le mystère de l’homme. Et c’est dans l’exercice de notre liberté, qui est une épreuve où l’angoisse et la confiance sont toujours mêlées, que nous découvrons le sens de cette idée de possibilité que le panthéisme n’a cessé de méconnaître, dont il faut dire qu’elle est le centre de toute réflexion métaphysique et qu’elle nous découvre l’être même que Dieu nous donne avec toutes les ressources qui nous permettent, en les employant, de nous accomplir.


« La voie étroite ». Essai paru dans la Revue Uit Tijdschrift voor Philosophie*, mars 1951, Louvain.*

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