Ainsi, nous nous trouvons nécessairement amenés à examiner la signification de la participation, qui est sans doute l’expérience fondamentale sur laquelle se fonde la métaphysique tout entière. C’est une expérience non pas seulement primitive, mais constante, qui est l’expérience de la vie elle-même et dont toutes les autres expériences ne sont rien de plus que des spécifications. Nous en trouvons une sorte d’image objective dans cette représentation du monde que l’on trouve dans la conscience commune et à laquelle le matérialisme prétend réduire tout ce qui est ; à savoir, que chaque être individuel possède un corps, qui est situé dans le monde, et qui est tel que, bien qu’il ait lui-même une frontière déterminée, il ne cesse d’être en relation avec tout ce qui l’entoure et d’y puiser tout ce qui lui permet de subsister et de croître.
Cependant, cette expérience extérieure ne peut pas nous suffire. D’abord parce qu’elle est extérieure et ne peut nous livrer qu’un dehors, c’est-à-dire l’apparence de l’être et non point son essence, cette essence dont nous avons montré qu’il est impossible de l’atteindre autrement que dans un acte intérieur qui nous permet de dire moi. L’effort de la pensée philosophique à toutes les époques de l’histoire a été de revenir vers cette vérité si évidente, mais toujours oubliée, que l’être est intérieur à soi et non pas extérieur à soi, de qui est contradictoire. Une telle observation suffirait à nous délivrer de l’objectivisme phénoméniste qui est une doctrine de facilité et dans laquelle la fascination de l’image ne cesse de nous faire retomber. Il y a plus : quand nous nous bornons à identifier notre moi avec notre corps en disant qu’il fait partie du monde, nous ne retenons que le contenu de l’affirmation aux dépens même du sujet qui l’affirme. Cependant celui-ci jouit par rapport à l’affirmation d’une sorte de prééminence, non pas seulement parce que c’est lui qui juge de sa vérité, mais encore parce que, s’il n’était pas établi lui-même dans l’être, il ne pourrait rien dire d’aucun être. Enfin, ce pouvoir même qu’il a d’embrasser un monde qui le dépasse et dans lequel pourtant il délimite un canton qui est proprement le sien, ne pourrait pas s’exercer sans la conscience qu’il en a, et par laquelle il rejette hors de soi, en le mettant sans cesse en rapport avec soi, à la fois le monde qu’il se représente et le corps qui l’affecte.
Nous sommes donc obligés de dépasser le phénoménisme pur. Cette doctrine ne se soutient que si le monde et le corps se trouvent déjà suspendus à la conscience que le moi a de lui-même et sans laquelle nous n’aurions aucune connaissance ni du corps ni du monde. Mais si le moi n’est rien de plus que le sujet de la connaissance, son existence s’amincit au point de n’être plus rien qu’un support idéal, abstrait, formel de cet univers qui ne pourrait pas être sans lui et qui naît seulement de son rapport avec lui. On dit alors qu’il est un sujet transcendantal, comme le fait Kant : mais de ce sujet même on ne sait rien et on ne peut rien dire, parce qu’on ne peut rien savoir, ni rien dire, que de l’objet dont il est seulement la condition, qui lui interdit de jamais devenir pour lui-même un objet. On se trouverait ainsi conduit à ces deux conséquences décourageantes : à savoir que le monde ne nous révèle de l’être que cette pellicule qui est son phénomène ou son apparence et que pourtant, de cet être qui est nous-même, et qui soutient l’expérience que nous avons du monde, nous ne pouvons rien affirmer sinon cette forme ou ce vide intérieur que le phénomène ou l’apparence seraient seuls capables de remplir. Cependant le sujet n’est pas seulement le sujet de la représentation ; il est une activité qui possède l’être dans l’opération même qu’elle accomplit et qui, par son seul exercice, nous découvre l’identité profonde et tout intérieure entre être et agir ; c’est découvrir du même coup qu’une chose et une apparence ne font qu’un. Or cette découverte contredit notre pente naturelle qui nous incline à penser que l’être est une chose qui n’est que chose, comme si l’acte lui-même n’avait pas d’autre fin que d’atteindre des choses dans lesquelles il viendrait se consommer et mourir. Mais c’est seulement si l’être est acte que la métaphysique trouve son véritable fondement ; alors seulement une expérience de tous les instants nous introduit dans l’être, au lieu de nous en bannir, et l’être même dans lequel nous pénétrons, au lieu d’être un bloc inerte et inaccessible, devient pour nous une vie, un esprit dont le monde que nous voyons est moins encore la figure que le moyen et l’instrument. Car de cette activité intérieure et spirituelle qui est en nous, nous ne pouvons pas dire qu’elle a seulement pour objet de construire la représentation du monde ; d’une part, ce serait le jeu le plus vain et le plus stérile, du moins si ce monde n’était pour elle qu’une image et si agir, ce n’était pas d’abord se faire être en faisant être autre chose que soi ; et d’autre part, comment pourrait-on concevoir que le moi eût la possibilité de sortir de soi et de se donner la représentation d’autre chose que de soi s’il ne plongeait dans l’infinité de l’être, où il puise à la fois le propre pouvoir qu’il a de dire moi et celui de connaître dans son rapport avec soi cela même qui le dépasse et dont il n’aura jamais rien de plus que la représentation ?
Dès lors, il est facile de comprendre en quoi consiste la signification de la participation. Elle est la relation qui s’établit en nous entre notre subjectivité purement individuelle et une subjectivité en droit universelle, entre la finitude de notre conscience et l’infinitude où elle se nourrit, entre une intimité imparfaite, mais à laquelle l’extériorité se trouve toujours mêlée et la perfection d’une intimité qu’aucun objet ni aucune image ne viennent altérer ni ternir, entre une profondeur ontologique qui est pour nous un abîme dont nous ne toucherons jamais le fond et une surface phénoménale qui ne cesse de nous retenir et avec laquelle nous ne perdons jamais le contact, entre l’absolu d’une liberté créatrice et une initiative personnelle qui trouve dans cet absolu à la fois la possibilité dont elle dispose et la force même dont elle a besoin pour l’actualiser. On comprend sans peine que c’est dans le rapport entre la liberté de Dieu et la liberté de l’homme que réside le secret du monde. Il n’y a pas d’autre création qui soit digne de la grandeur et de la majesté de Dieu que la communication qu’il ne cesse de faire à d’autres êtres de son être même. C’est là un acte dont nous avons nous-même une sorte d’expérience dans le don que nous faisons de nous-même aux êtres que nous aimons. Mais par cet acte, Dieu les tire du néant, au lieu que nous supposons leur existence, qui jusque là était à notre égard une existence de séparation et qui devient une existence d’union.
Cependant qu’est-ce que tirer un être du néant pour en faire un être véritable, c’est-à-dire qui porte en lui la puissance de se faire, — ou encore la responsabilité de lui-même — sinon le constituer comme un être libre ? Une telle liberté ne peut s’exercer sans doute que selon certaines conditions qui la mettent en rapport avec d’autres libertés, l’obligent à se distinguer de celles-ci et à coopérer avec elles, et exigent la présence d’un monde conçu comme le champ dans lequel elles agissent toutes et ne cessent à la fois de s’opposer et de s’unir. Mais l’important, c’est de voir que, sans la multiplicité des êtres libres et sans ce monde où ils poursuivent leur destinée personnelle et commune, il n’y aurait que Dieu. Et l’on comprend sans peine que tout être libre qui s’enferme dans une solitude séparée ou hostile se sépare en même temps des autres êtres libres et de Dieu. Il y a plus : il peut retourner contre Dieu même cette puissance qu’il en a reçue. Ainsi, on voit que, dans l’acte qu’il accomplit, il n’y a rien qui ne vienne de Dieu et que pourtant cet acte, dans l’usage qu’il en fait ou dans l’inflexion qu’il lui donne, dépend de lui seul.
C’est que la création et la participation s’impliquent, au lieu de se contredire. L’essence d’un acte, c’est d’être d’abord créateur de lui-même et non point d’une chose ; mais l’infinité de l’acte divin ne se distingue pas d’une générosité sans mesure ; son être même réside dans ce don éternel de soi par lequel il ne cesse de se faire participer. Et cette participation n’est concevable que si chaque participant reçoit cette possibilité de s’actualiser lui-même sans laquelle il ne serait qu’une chose inerte, radicalement hétérogène à l’acte créateur. De là le sens de la formule que nous sommes créés créateurs. L’acte de participation est une sorte de réponse à l’appel que ne cesse de lui adresser l’acte même dont il participe : celui-ci le libère, au lieu de l’assujettir. En trouvant Dieu, le moi se trouve, en se séparant de lui, il se perd. En lui-même il n’est rien de plus que l’être d’une possibilité ; mais cette possibilité, il l’a reçue, il n’en a que la disposition. Il n’y a rien en elle qu’il puisse réaliser autrement qu’en demandant à Dieu toutes les ressources qu’il devra mettre en œuvre pour y réussir. Mais il demeure maître de leur emploi : le pouvoir qui lui appartient réside seulement dans le consentement ou le refus, et en ce sens c’est lui qui reste l’auteur de sa propre destinée ; mais il n’y a pas d’appel qu’il ne puisse refuser d’entendre, jusque dans la grâce même qui le sollicite.