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Cependant, ni il n’est sûr que la subjectivité puisse jamais, par une démarche de rupture, s’ouvrir sur une extériorité où elle trouverait une sorte de sécurité — car comment trouverait-elle la sécurité autre part qu’au fond d’elle-même ? — ni il n’est sûr que la subjectivité présente toujours un caractère exclusivement individuel : car il se trouve précisément que le moi n’est pas un être dont la subjectivité soit plénière. Il est mêlé d’objectivité : et c’est cette objectivité, qui est en lui, qui l’attache à un corps et ne cesse de le limiter et de le divertir. Par là il ne cesse aussi de se phénoménaliser et par conséquent, selon un mot que les hégéliens ont mis à la mode, de « s’aliéner ». Mais si c’est vers le dedans qu’il doit chercher son être véritable, qui le délivre de l’esclavage où les choses le réduisent, ne va-t-il pas retomber encore sur cette existence illusoire et presque fantomatique dont il avait cru se délivrer, et rester toujours en quête d’un être qu’il ne possède pas, comme si son essence même était de vouloir toujours sortir de soi sans y réussir. Telle est précisément la misère où nous réduit le préjugé que l’être réside dans l’objectivité : mais pourtant nous savons bien que, de cet objet lui-même, nous ne réussissons jamais à faire nôtre que l’idée ou le sens, qu’il ne peut jamais être pour nous une fin dans laquelle la conscience se repose et se complaît, mais seulement un moyen qui permet à nos puissances spirituelles de s’exercer et au champ de notre subjectivité de s’accroître indéfiniment. Ainsi l’objet est en quelque sorte médiateur entre notre subjectivité individuelle et une subjectivité en droit universelle, mais dans laquelle il nous permet de pénétrer par degrés. De fait, notre subjectivité propre est une subjectivité dont on peut dire qu’elle est toujours ouverte : elle est toujours susceptible d’acquérir plus d’étendue et plus de profondeur. Il est impossible de lui assigner d’avance des limites qu’il lui serait à jamais impossible de franchir. C’est parce qu’elle se définit d’abord par la possibilité qu’elle est d’avance coextensive pour nous à tout ce qui peut être ; il suffit pour cela de découvrir en elle un mouvement qui va jusqu’à l’infini et où l’infini, sans jamais être atteint par elle, ne cesse pourtant de la soutenir et de lui fournir.

C’est donc seulement au dedans de nous que nous trouvons l’être, qui n’est point, comme l’objet, un phénomène, car il faudrait alors qu’il y eût un dedans encore plus caché dont il ne nous livrerait que l’apparence. Mais cela ne serait possible, au moins jusqu’à un certain point, que si par l’intériorité on entendait seulement les états psychiques. Alors, ces états, loin d’être les phénomènes de l’âme, seraient nommés plus justement les épiphénomènes du corps. Car l’intériorité véritable réside dans un acte, c’est-à-dire dans l’actualisation d’une possibilité dont la disposition nous est donnée et qui, au moment où nous la mettons en œuvre, nous engage dans l’Être d’une manière décisive et personnelle, en réduisant à n’être que des apparences à la fois les objets du monde extérieur et les états d’âme qui en dépendent. C’est que le cœur de la subjectivité réside dans l’exercice de la liberté. C’est avec la liberté seulement que la subjectivité présente un caractère ontologique. Elle réside dans ce point indivisible de la conscience où nous pouvons dire oui ou non dans une alternative absolue, où l’être que nous sommes est l’être même qu’à chaque instant nous sommes capable de nous donner. Cette option que nul autre être ne peut accomplir à notre place nous constitue dans l’Être en tant qu’être séparé et qui, en un sens, est comme le commencement perpétuel de lui-même. Et l’on voit aussitôt que, dans ce pur pouvoir qui nous est remis, aucune limitation ne peut s’introduire qui, si lointaine qu’on la suppose, réduirait ce pouvoir à rien. C’est là seulement que notre être se trouve en contact avec l’absolu. Et l’on ne peut pas s’étonner que ce pouvoir, en tant qu’il est étranger à toute limitation et par conséquent à toute détermination, soit comme un infini de possibilité auquel l’expérience donnera toujours quelque nouveau point d’application.

Toutefois nous ne pouvons mettre en doute que ce pouvoir, nous ne l’ayons reçu : ce miracle de notre indépendance est l’attestation la plus éclatante de notre dépendance. Sans qu’on puisse rien lui ôter de cette indivisible souveraineté, qui fait que c’est lui qui s’exerce encore lorsqu’il se refuse ou s’abandonne, il ne peut entrer en jeu que dans une situation qu’il n’a pas lui-même créée et qui témoigne de sa solidarité avec tout l’univers. Quant à cette possibilité infinie qui s’ouvre devant lui, elle n’est pas son œuvre : elle lui est seulement proposée. Et si c’est la liberté qui établit notre être dans l’absolu, c’est qu’elle n’est rien de plus qu’une certaine disposition que nous avons de l’être même qui nous est donné. Sans cette disposition, nous ne serions qu’une chose parmi les choses. Ainsi, de cette liberté, il faut dire à la fois qu’elle est nôtre et qu’elle n’est pas nôtre. Elle est nôtre puisqu’elle n’est rien que par son exercice même ; et elle n’est pas nôtre, puisqu’elle implique non seulement notre propre enracinement dans un être qui nous dépasse, mais encore le don même de ce pouvoir qui nous vient de plus haut et qui nous permet de nous faire nous-même ce que nous sommes. On ne sait si l’on doit admirer davantage de l’avoir reçu ou d’être capable de le mettre en œuvre. On ne rencontre pas sans doute d’idée plus grande dans la spéculation philosophique, ni de sentiment plus profond dans la conscience religieuse, que par la méditation de cet acte créateur qui, avant d’être une création du monde, est comme une création éternelle de soi par soi, mais une création dont il faut dire qu’en appelant sans cesse à l’être des existences qui ont la charge de se créer elles-mêmes, il les fait participer encore de son être même, c’est-à-dire de cet acte pur qui le constitue et d’où procèdent tous ces actes par lesquels chaque liberté, au moment même où elle se sépare de lui, lui emprunte toujours.

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