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Cependant ce primat du sujet, et dans le sujet de l’acte libre, devait produire des effets inattendus. Car s’il est vrai que le moi réside au point où la liberté se décide entre le oui et le non, alors on devrait lui accorder une valeur absolue et dire de l’homme ce que Descartes disait de Dieu, c’est-à-dire l’élever au dessus des limitations que la nature lui impose et des lois que l’intelligence lui prescrit, ou encore le définir exclusivement par l’arbitraire et la gratuité. Mais alors, on entre dans une contradiction insoluble : car cette extrémité de la souveraineté sert à nous montrer seulement l’extrémité de notre impuissance. Et de fait, l’être subsiste comme le seul véritable « en soi », un « en soi » opaque, dur, impénétrable en présence duquel le « pour soi » éprouve sa vacuité et, si l’on peut dire, son inefficacité, c’est-à-dire son irréalité. Cet être, c’est l’objet à l’état pur, délié de toute relation avec le sujet, en présence duquel le sujet, réduit à une solitude subjective et armé d’une toute-puissance sans emploi, se trouve resserré dans une angoisse impossible à vaincre, conscient d’une existence inégale à l’être dont on a pu dire sans surprise qu’il lui donnait « la nausée ». Comment en serait-il autrement quand on veut à la fois que la liberté qui nous appartient soit la même liberté qui appartient à Dieu et que pourtant elle nous fasse sentir la distance infinie qui sépare notre être de l’être de Dieu ; de telle sorte que notre misère réside dans cette ambition même qui est en nous de devenir Dieu, mais en restant assuré de ne jamais y parvenir.

Les choses peuvent encore être présentées d’une autre manière. La découverte de l’être, si elle n’a lieu que dans notre propre subjectivité, ne nous rend-elle pas irrémédiablement solitaire ? Car le non-moi ne peut être pour nous qu’un objet : mais cet objet qui pour nous est seulement représenté, c’est pourtant l’être même si nous le considérons en quelque sorte indépendamment de nous dans son objectivité proprement absolue. Peut-être toutefois l’expression objectivité absolue est-elle une contradiction. Car si l’objet n’a de sens qu’à l’égard d’un sujet, l’objet qu’on appelle un objet « en soi » n’est rien de plus que l’objet tel qu’il pourrait apparaître non point à un sujet particulier, mais à un sujet en général. Seulement la subjectivité est toujours individuelle. Elle est enfermée dans les limites mêmes où je l’éprouve et où je la ressens. Que pourrait être pour moi la subjectivité d’un autre ? J’en fais pour moi un objet de pensée, mais un objet cependant, dont je sais bien qu’il ne coïncide jamais avec la réalité qu’il représente. La coïncidence de la subjectivité et de l’être, c’est en moi seul qu’elle se vérifie. Que dire de la liberté elle-même qui définit la subjectivité dans son essence même ? Que pourrait être pour moi un acte de liberté que je n’accomplirais pas ? Ma liberté qui est moi-même se trouve donc enfermée dans la pure disposition qu’elle a de soi. Et l’on peut dire que la puissance même qu’elle s’attribue lui interdit de franchir jamais ses propres bornes.

Autour d’elle pourtant règne le domaine immense de l’objet. Cet objet est pour elle étranger et aveugle ; peut-être même faut-il dire que, dans la mesure où il lui est hétérogène, il lui est non pas indifférent, mais hostile. Et c’est la force même de cette certitude par laquelle le moi s’identifie avec sa liberté qui l’oblige à convertir en objet tout ce qui l’entoure, et peut-être même à considérer cet objet comme possédant lui-même le caractère de l’être, qu’il refuse d’attribuer à sa propre liberté parce qu’elle est toujours inséparable d’une possibilité dans laquelle elle est incapable de s’établir. Quelle que soit par conséquent la prééminence que l’on attache alors à la subjectivité et à la liberté, il semble que l’on ne puisse pas empêcher le moi d’avoir une nostalgie de l’être, qui ne pourrait s’apaiser que si l’immanence du moi venait, d’une manière paradoxale et contradictoire, envelopper en elle la transcendance de l’objet.

Ainsi, il semble que le subjectif doive demeurer irrémissiblement individuel. La subjectivité, c’est pour le moi une clôture ; si loin que son champ puisse s’accroître, le moi ne parviendra jamais à la dépasser : ce serait une sorte de suicide. Son essence même, c’est d’être voué à la solitude absolue. Là est la source à la fois de son ambition, de son impuissance et de son désespoir. Il est enfermé en lui-même comme dans une prison dont les murs peuvent reculer sans cesse, mais dont il ne sortira jamais. Il se trouve réduit à ses seules forces, aux possibilités mystérieuses qu’il trouve au fond de lui-même, perdu dans un monde qui se refuse à lui et ne lui prêtera jamais secours. Il se sent abandonné : et c’est le sentiment de cet abandon qui le confirme dans sa propre misère. On a dit parfois que la voie dans laquelle s’engageait l’idéalisme devait le conduire nécessairement au solipsisme. Mais l’expérience montre que le solipsisme ne peut s’accommoder ni de cette indifférence à l’égard du dehors, ni de cette pure jouissance de soi, ni de cette souveraineté sur le spectacle du monde auxquelles, dans des temps plus tranquilles, il aurait pu prétendre : le dehors ne cesse de le presser et de le contraindre ; il souffre dans sa chair et dans son âme et il ne trouve en lui aucune des ressources qui lui permettraient de se suffire. Car ce monde qui l’entoure poursuit sa destinée sans avoir pour lui un regard, ni s’attarder aux blessures qu’il peut lui faire. Les possibilités qu’il trouve en lui restent une énigme dont il ne sait pas l’origine. Comment pourrait-il en régler l’emploi ? Et la solitude dans laquelle il s’engage est pour lui une sorte de tunnel au bout duquel il y a la mort, qui est comme un abîme, dont on peut dire pourtant qu’elle est dans les deux sens du mot la seule fin pour laquelle la vie est faite.

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