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On ne peut définir la liberté par l’indétermination ou par l’indifférence, ce qui est une définition négative qui la réduirait à un pur état d’équilibre jusqu’au moment où une sollicitation extérieure, aussi faible qu’on la suppose, viendrait faire pencher le fléau. Elle est essentiellement la puissance de se déterminer ; et l’indifférence, quand elle subsiste, est la marque d’une extrême faiblesse et d’un parfait vide intérieur : c’est un état dont nous cherchons toujours à nous délivrer. Il est très remarquable que le mot détermination peut servir tout à la fois à exclure l’existence de la liberté et à désigner au contraire son acte le plus spécifique : nous disons une « détermination de la volonté » ou même « avoir de la détermination » pour évoquer une puissance d’agir qui provient de nous et non pas des choses. C’est que la liberté ne s’oppose au déterminisme que comme une activité déterminée par des raisons à une activité déterminée par des causes, ou, ce qui revient au même, comme une activité qui procède de la conscience à une activité qui procède de la nature.

Aucun acte ne peut être justifié par la liberté toute pure, mais seulement par des raisons que le moi ratifie dans lesquelles il se reconnaît et il s’engage. Mais alors il semble que la liberté cesse d’être un premier commencement. Car on dira qu’il y a au dessus d’elle des raisons qui lui commandent et qui l’assujettissent. Il n’en est rien pourtant, à moins que l’on matérialise ces raisons et que l’on en fasse des choses. Mais si la liberté, c’est l’esprit en acte, on n’a le droit de dire ni qu’elle est étrangère à toute raison, comme le font les partisans de la liberté d’indifférence, ni qu’elle obéit à des raisons comme le font les partisans de l’intellectualisme. Il faut dire qu’elle est elle-même créatrice de ses propres raisons ou qu’elle est une activité qui se justifie elle-même. La raison n’est pas son modèle ou sa règle. Elle est son effet et son fruit. Seule une activité qui a produit ses propres raisons est une activité libre. Car il n’y a de liberté ni dans une activité sans raison, ni dans une activité soumise à des raisons qu’elle n’a pas elle-même produites. Et on ne fera pas l’objection que leur origine réside alors dans un pouvoir arbitraire qui les dicte, puisqu’au contraire ce pouvoir cesse d’être arbitraire là où précisément il engendre le critère qui le juge. On ne change pas la nature de la raison en considérant en elle non plus la règle qui l’exprime, mais l’acte d’où elle procède. Et il ne sert à rien de dire qu’elle aurait pu être autre, puisque, si c’est la liberté qui la fait être, c’est afin qu’elle puisse en reconnaître le bien-fondé et se soumettre elle-même à sa juridiction. Il y a là un cercle entre l’être et la raison d’être qui est sans doute caractéristique d’un terme premier, et où l’on voit le moi prouver qu’il est libre en tirant de lui-même les raisons qui le justifient. Alors la liberté authentifie du même coup sa propre intériorité à elle-même. Il n’y a plus rien d’extérieur qui la détermine. Elle ne fait qu’un avec l’esprit considéré dans sa pure activité et dans sa parfaite suffisance.


« La liberté comme terme premier ». Article paru dans le numéro de novembre-décembre 1949 de la Revue Giornale di metafisica*, Turin. Ce numéro était consacré au problème de la liberté.*

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