Nous pouvons dire maintenant de la liberté qu’elle est un premier commencement en ce sens qu’elle est l’origine même du temps, c’est-à-dire une origine qui n’est qu’origine, ou l’origine à tout instant de tout ce qui peut se produire dans l’instant. Elle est, si l’on veut, ce premier commencement qui recommence toujours.
Elle échappe à la loi du temps parce qu’elle est elle-même une cause qui n’est effet de rien. Et les effets même qu’elle produit peuvent toujours cesser de lui être rapportés parce qu’ils appartiennent au monde du temps où les événements se déroulent selon un ordre successif et où l’avant paraît toujours une cause suffisante de l’après. Mais c’est là une illusion qui montre que le devenir tout entier est seulement une projection de l’acte libre, qu’il exprime sa puissance et ses limites, de telle sorte que là même où cet acte s’exerce, il établit entre les événements un ordre nécessaire dont il est lui-même la raison, et là où il fléchit, un ordre nécessaire encore, mais qui ne dépend plus que de la simple pente du temps.
On voit donc que le premier commencement du temps est toujours présent au temps tout entier, bien qu’on puisse le considérer comme toujours absent si l’on considère le temps comme se suffisant à lui-même.
Ainsi nous sommes bien éloignés de la thèse de Bergson selon qui la liberté est toujours l’expression et l’accumulation de tout le passé, en tant que cette accumulation même explique la nouveauté à chaque instant de l’élan créateur. Au contraire, l’acte libre est toujours pour nous un recommencement, et jamais une suite. C’est une rupture, c’est une conversion. Que la vie doive recommencer à tout instant, c’est une affirmation inséparable de nos meilleures résolutions ; mais il est difficile de les tenir et le passé nous assujettit bientôt une fois de plus. Les Anciens pensaient que, s’il y avait une vie nouvelle après la mort, elle ne pouvait surgir qu’après que nous avions traversé les ondes du Léthé. Or, la mort ne peut faire autrement que d’exprimer à la limite l’expérience même de l’existence. Et, dans l’existence, c’est le propre de la liberté de faire de nous un être proprement spirituel, c’est-à-dire un être qui, en se délivrant de la servitude du passé, produit toujours à nouveau ses propres raisons d’agir.