La liberté semble impliquer le passage du néant à l’être. Car avant qu’elle s’exerce, il n’y a rien (ou, du moins, ce que la liberté tire du néant n’était rien) ; et elle-même, qui n’est qu’un pouvoir, aussi longtemps qu’elle n’agit pas, est à son tour comme rien. Nous concluons à ce pouvoir dès qu’il a agi. Mais avant qu’il agisse, comment pourrait-on le distinguer du néant ? Il faut donc qu’en elle se réalise le passage du néant à l’être, ou du moins qu’elle soit une sorte d’intermédiaire entre le néant et l’être, capable de tirer du néant aussi bien ce qu’elle est que ce qu’elle fait.
Cependant il y a dans cette conception une insurmontable difficulté qui résulte précisément de l’insertion dans le temps de cette opposition même que l’on établit ici entre le néant et l’être. Car il est contradictoire de poser un premier temps, une sorte d’avant qui serait occupé par le néant, et un second temps, une sorte d’après, où la liberté, en agissant, introduirait dans ce néant l’être même de son effet. Et la notion même de ce pouvoir qui n’appartient ni à l’être, ni au néant, mais qui fait sortir le second du premier, est elle-même sans signification. C’est sous cette forme élémentaire pourtant que l’imagination populaire se représente l’acte même de la création. Mais tout change si nous nous apercevons que les mots de néant et d’être ne représentent pas ici un avant et un après, mais qu’ils expriment l’un et l’autre deux aspects simultanés de l’acte libre et qui sont essentiels à sa définition. Car il est vrai de dire en tout instant que la liberté est comme un pur néant, dès que l’on pense que l’être est une réalité ou une chose, et qu’elle est l’être même, si l’on accepte le vieil adage qu’être c’est agir : car alors la réalité ou la chose n’en est plus que l’apparence ou le phénomène.
On ne se laissera pas arrêter par l’objection que l’action de la liberté est pourtant intermittente, et que la liberté qui n’agit pas ou qui est réduite en chômage est un pouvoir inerte dont on ne voit pas qu’aucune raison pourrait la faire agir autrement qu’en l’abolissant. Ce ne serait plus un pouvoir que de nom. Mais si la liberté est arrachée au temps et confondue avec son acte même, elle est toujours présente et agissante ; elle ne connaît ni interruption, ni défaillance. Car c’est pour elle encore agir que de n’agir pas. On peut seulement la regarder sous deux aspects différents : dans cette sorte d’actualité éternelle et transcendante où elle reste toujours disponible, et dans la participation où elle se compose avec la nature et peut choisir à tout instant, en présence de l’événement, de s’exercer ou d’abdiquer.