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Le problème de la liberté engage le problème du temps et il en est peut-être inséparable. Dans la conception classique du temps qui est unilinéaire et où l’avenir succède au passé qui ne cesse de l’engendrer, il est difficile de ne point considérer ce qui a été comme portant en lui les raisons de ce qui va être ; car, s’il en était autrement, il semble que l’avenir serait sans cause et le passé sans effet ; et l’ordre du temps, comme l’a vu Kant, cesserait d’être intelligible. Un tel ordre devient ainsi le schéma de la causalité classique, telle que l’utilise le savant dans la notion d’énergie ou le théologien dans la notion de péché. C’est le poids accumulé du passé qui se décharge dans l’avenir. Cependant il est impossible qu’un tel ordre ne soit pas rompu par le savant quand il introduit dans la suite des événements une action technique qui en change le cours, par le théologien, lorsqu’il permet à un acte de repentir de réparer les suites du péché. De cet acte même, s’il met en œuvre les matériaux empruntés au passé, il faut bien dire pourtant qu’il leur donne une orientation nouvelle qui, en tant que telle, est une rupture et un premier commencement et qui, dans l’instant même où elle se produit, apparaît comme une sorte d’irruption de l’intemporel dans le temporel.

Mais les choses sont plus faciles à comprendre si, contrairement à l’opinion commune, nous acceptons comme nous l’avons proposé dans notre ouvrage Du Temps et de l’Éternité, de renverser l’ordre du temps. Car si l’on ne considère pas l’avenir comme réalisé, c’est-à-dire comme déjà passé, si on le considère en tant qu’avenir, c’est-à-dire en tant que possible, il est évident qu’il est antérieur au passé, car c’est toujours le futur qui devient du passé. Or le futur est toujours à naître. Il n’est rien de plus qu’un possible qui s’actualise. Et c’est son actualisation même qui le fait tomber dans le passé. L’ordre qui va du passé vers l’avenir, c’est l’ordre des réalisations accomplies et non pas des réalisations qui s’accomplissent, l’ordre selon lequel les choses sont faites et non pas l’ordre selon lequel elles se font. Il est rétrospectif et non pas prospectif. Il est l’ordre selon lequel se déroule la connaissance qui est opposé à l’ordre selon lequel l’action se produit, l’ordre de l’histoire qui enregistre à rebours l’ordre de la vie. L’être sort sans cesse du néant de l’avenir pour entrer dans le passé qui le réalise. L’avenir comme tel est le lieu de la liberté, c’est-à-dire d’un acte qui recommence toujours.

L’analyse du temps et l’opposition du passé et de l’avenir aboutirait à opposer la nécessité à la liberté comme ses deux faces inséparables ; mais seule la distinction dans le temps de deux ordres opposés, dont l’un est l’ordre du connaître et l’autre l’ordre de l’être, aboutit à subordonner la nécessité à la liberté et à montrer que la première suppose la seconde qui l’engendre, au lieu de s’y réduire. Ainsi, selon l’ordre que j’adopte, pour considérer le cours du temps, selon que l’avenir me paraît issu du passé ou le passé de l’avenir, le temps m’assujettit ou il me libère.

Car on voit que la nécessité ne peut régner que là où les choses se succèdent dans le temps comme un devenir spectaculaire, c’est-à-dire aux yeux de celui qui considère le temps du dehors comme le schéma de la connaissance : alors l’ordre réalisé est un ordre implacable qui s’impose à la conscience et que la raison explique comme elle peut. Au contraire, dès que le temps est vécu comme nôtre, nous sommes affranchi de son esclavage ; car le temps est le moyen de notre liberté, il se distingue à peine de son exercice : l’avenir devient le lieu de notre action, peuplé de possibles entre lesquels il faut choisir, et que nous ne cessons, en les actualisant, de convertir en notre être même.

Mais de l’avenir considéré en lui-même, peut-on dire qu’il appartienne proprement au temps ? Il ne lui appartient qu’en se réalisant, c’est-à-dire en devenant du passé. Jusque là il n’est qu’une possibilité intemporelle ; et la liberté qui le réalise le fait entrer dans le temps sans appartenir elle-même au temps. Elle est donc créatrice du temps. Et quand nous disons qu’elle est première, c’est pour montrer qu’elle n’occupe aucune place dans le temps où il n’y a rien de premier, mais qu’elle fait descendre l’éternité dans le temps. Elle le peut grâce à l’instant où elle agit et dont la fonction est double puisqu’il est le point immobile où ne cesse de s’opérer la conversion de l’avenir en passé, c’est-à-dire la genèse même du temps.

Aussi peut-on dire qu’elle est temporelle et intemporelle à la fois : temporelle par ses effets qu’elle dépose dans le temps, et intemporelle par la source où elle puise et qui les dépasse toujours. Il ne faut pas croire, comme on le fait souvent, que la liberté est une activité temporelle qui se mêle elle-même à la trame du devenir. La liberté est toujours au-dessus du temps, mais notre existence est suspendue en chaque instant à cette liberté intemporelle ; il n’y a pas une seule étape de son développement qui n’en dépende et qui n’en porte pour ainsi dire la marque. Le devenir de notre vie, c’est la trace laissée dans le temps par une liberté qui ne cesse jamais d’agir : mais elle est, comme l’acte créateur, contemporaine de ses effets sans qu’on puisse dire qu’elle naisse et qu’elle meure avec eux. Elle est transcendante par rapport au temps, ou encore il y a un temps qui lui est propre et dans lequel elle recommence toujours.

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