Dire que notre activité est libre, c’est dire d’abord qu’elle a en elle-même l’origine ou le principe de son propre jeu, ensuite qu’elle se détache de la réalité pour devenir elle-même un premier commencement, c’est-à-dire un pouvoir créateur, enfin qu’elle éclate elle-même en une multiplicité infinie de possibles entre lesquels il lui appartient de choisir. Si je brise par la réflexion la spontanéité de la nature, si ma liberté suppose toujours un retour à l’indétermination, ce retour n’a de sens qu’afin de me mettre en présence d’une potentialité infinie qu’elle porte en elle comme un univers en fusion.
Les possibles ne précèdent pas la liberté : ils sont son ouvrage, ils n’ont d’existence qu’en elle, il s’agit pour elle de les faire surgir de son exercice même ; et, contrairement à ce que l’on croit, c’est en elle seulement qu’ils font leur séjour. Ils sont la liberté elle-même en tant qu’elle se scinde en deux puissances différentes dont l’une est l’entendement, qui est capable de les penser, et l’autre la volonté, qui est capable de les réaliser. Et l’on comprend, comme Descartes l’a vu admirablement, que de ces deux puissances, celle qui a nom entendement l’emporte en ampleur, et que celle qui a nom volonté l’emporte en efficacité, s’il est vrai que la première virtualise tout ce qui peut être, au lieu que la seconde actualise ce que chacun de nous est capable de faire selon ses forces et la situation particulière qu’il occupe dans le monde. C’est en Dieu seulement que ces deux puissances s’égalent et se confondent.
La liberté est donc créatrice de ses propres possibilités. Ou plutôt ces possibilités résultent de l’analyse de la liberté dans cette sorte de relation de soi avec soi qui précisément va lui permettre de se déterminer et d’agir. Elle comporte bien alors un choix, mais qui se produit à l’intérieur d’elle-même et nullement entre des fins extérieures et qui lui sont simplement proposées.
Dès lors, c’est la liberté qui fait l’union de l’un et du divers. Car il n’y a rien de plus un que la liberté, qui est l’extrême pointe de la conscience et du moi, cet indivisible pouvoir que nous avons de choisir, de dire oui ou non, de consentir ou de refuser, de s’engager ou de se refuser. Là où la liberté fléchit ou cesse, c’est l’unité même du moi qui se dissout. Il serait vain de penser que l’on puisse poser l’unité d’une chose, car cette chose n’est rien sans moi qui la pose en me l’opposant : elle est autre par essence, et, comme chose donnée, elle est une matière infiniment divisible que l’esprit peut sans cesse décomposer et recomposer à son gré. La liberté au contraire est cette indivisibilité d’un acte qui n’est qu’acte, mais qui est acte par le pouvoir même qu’il a d’opter entre les possibles qu’il porte en lui et qu’il crée lui-même pour s’accomplir : aussi peut-on dire que la perfection même de son unité s’exprime par le choix entre le pour et le contre.
On rappelle que le propre de l’unité, c’est d’être l’unité d’une diversité donnée sans quoi elle ne serait l’unité de rien. Mais cette unité de composition ne vaut que pour le domaine du connaître : elle ne s’applique qu’à la représentation. Dans le domaine de l’être, qui est aussi le domaine de l’agir, l’unité ne suppose pas la diversité, elle l’engendre, non pas seulement comme son effet, mais comme la condition de son opération. Et l’on peut penser que de la liberté, en tant qu’elle se produit elle-même, dérivent à la fois la multiplicité infinie des formes du possible et, parmi elles, la multiplicité infinie des formes du réel en tant qu’il dépend de nous de les faire être. La théorie de la liberté est donc aussi une ontogénie. La liberté abonde en une infinité de possibilités et l’on rêve parfois de garder la disposition de toutes, comme si c’était se mutiler que d’en actualiser une au détriment de toutes les autres. Ainsi seulement on pense ne rien perdre ; mais c’est là un effet tantôt du dilettantisme, tantôt de l’avarice et de la lâcheté : c’est un signe d’impuissance de penser qu’il y a plus de réalité dans ce que l’on imagine que dans ce que l’on fait. Vouloir être tout à la fois, c’est ne pouvoir être rien ; l’imagination elle-même ne peut se représenter que tour à tour toutes ces possibilités qui se contredisent et qui sont proposées au moi, mais ne sont point intégrées en lui : en les réalisant, je ne diminue qu’en apparence ce que je pourrais être, j’ajoute toujours à ce que je suis.