Il n’y a aucun acte que je puisse revendiquer comme mien si ce n’est pas la liberté qui l’accomplit, aucun être que je puisse assumer comme mien, si ce n’est l’être que je me suis librement donné. Je n’ai pourtant choisi ni de naître, ni de naître en tel lieu, ou en tel temps, ni de naître avec le corps qui est le mien, ou avec ces puissances que je sens en moi et qui font de moi l’individu même que je suis. Mais tous ces caractères appartiennent à la nature : ils me situent seulement comme un objet parmi beaucoup d’autres. Ils ne peuvent pas être confondus avec le pouvoir que j’ai de dire moi, qui ne commence à s’exercer que là où je me détache de cette nature dont je dis qu’elle est la mienne, soit pour y consentir et pour m’y complaire, soit pour la combattre ou la réformer. Et si l’on veut que dans tous les cas elle soit mienne, cela ne veut pas dire qu’elle soit moi. Elle est cette situation privilégiée à laquelle je me trouve lié, qui est requise pour permettre à la liberté d’entrer en jeu, mais afin précisément de l’utiliser ou de m’en délivrer en la dépassant toujours.
Tout ce qui dans le moi relève de la nature, et que l’on peut appeler ses puissances, n’est rien que par la liberté qui en dispose ; là où elle est absente, le moi se dissipe et s’anéantit dans sa propre matière, sans qu’elle puisse sortir de l’anonymat, sans qu’il y ait nulle part un centre de référence où quelqu’un puisse dire moi ou je. Le moi ne peut jamais être posé d’abord comme un être dont on demanderait ensuite s’il est libre. Car la liberté n’est pas seulement la liberté de quelqu’un, mais l’être de ce quelqu’un. C’est donc qu’elle n’a point de support : tout support la ruine : elle est le moi lui-même, mais que l’on ne peut pas hypostasier sans contradiction.
Dira-t-on que la conduite est toujours l’expression du caractère ? Mais le caractère lui-même n’est pas indépendant de la liberté ; c’est une sorte de dépôt qu’elle ne cesse de laisser dans la nature. On ne s’étonnera donc pas que la liberté puisse tantôt se solidariser avec lui et tantôt chercher à le briser et à le dépasser. Telle est la raison pour laquelle, si la liberté est indivisible, je puis dire de mon caractère qu’il est moi-même dans la mesure où je veux et je choisis encore de lui être fidèle. « Voilà ce que je suis » telle est la formule par laquelle j’atteste que tous mes actes sont sincères ou authentiques, c’est-à-dire expriment mon caractère, le prolongent et témoignent de toutes les puissances accumulées en lui et qui n’ont pas encore trouvé à s’actualiser. Mais je puis aussi m’en sentir esclave ; il m’arrive d’en rougir et je cherche toujours à faire éclater ses limites. La liberté remonte au delà : elle est l’activité même qui le produit et qui ne cesse d’y ajouter et de le réformer. Car elle est la forme d’activité constitutive d’un être spirituel ; et elle ne parvient à s’exercer, en fondant l’existence du moi, qu’à condition de puiser dans cet ego absolu, dans cette intériorité pure à laquelle elle ne s’égale jamais en raison de la présence d’un corps qu’elle est obligée de subir et d’un monde qui ne cesse de la limiter et pourtant de lui fournir.