Si la connaissance témoigne toujours contre la liberté, la conscience témoigne toujours en sa faveur. Car la connaissance suppose toujours une chose déjà présente et réalisée, que je suis obligé d’introduire dans le monde, c’est-à-dire dans le temps, et d’assujettir par conséquent à la relation de causalité. Ainsi on argumente toujours contre la liberté. Mais on a conscience d’être libre ; seulement la conscience n’est pas une connaissance, et il n’y a conscience que de soi, c’est-à-dire d’un acte que j’accomplis ou encore d’une initiative que j’exerce et sans laquelle je n’aurais conscience de rien, même des états qui la limitent et que je suis obligé de subir.
Il y a donc entre la conscience et la liberté la plus étroite réciprocité. Il n’y a pas conscience sans liberté, ni liberté sans conscience. Il y a proportionnalité entre les degrés de liberté et les degrés de la conscience. Dès que la conscience s’obscurcit, la liberté cède, le mécanisme m’envahit. Dès que la liberté fléchit, la conscience devient inutile ; tout rentre pour moi dans la nuit.
On se fait une idée bien fausse de la conscience quand on imagine qu’elle est une lumière qui éclaire un être intérieur capable de subsister sans elle. La conscience produit à la fois l’être du moi et la lumière qui l’enveloppe. Elle est, il est vrai, une activité hésitante, maladroite et faillible, mais en qui se répercute toujours l’écho de sa propre opération, qui fait surgir partout autour d’elle des objets et des fins par la direction même de son attention, qui ouvre toujours devant elle une nouvelle perspective et un nouveau chemin. La conscience n’est pas, comme on le croit, la révélation de ce que nous sommes, c’est sa genèse même, qui ne cesse de se poursuivre par une option toujours remise en question et toujours exposée au repentir.
Ainsi, avec la naissance de la conscience, la liberté commence, mais avec elle aussi l’existence du moi. Avant elle on peut penser que la nature s’attarde à réunir toutes les conditions sans lesquelles la conscience ne trouverait pas place dans le monde : mais celle-ci surgit toujours par un acte autonome et créateur comme si elle surgissait de rien.