On ne s’étonnera pas alors que la liberté ne puisse être connue et qu’elle soit pour ainsi dire un mystère impénétrable. Mais c’est de ce mystère que toute lumière jaillit. Vouloir la connaître ce serait supposer qu’elle est elle-même un objet, c’est-à-dire une chose déjà réalisée, antérieurement à l’être qui la réalise. Cependant on n’oubliera jamais que la connaissance elle-même est l’œuvre de la liberté : ainsi elle ne contredit la liberté que dans son effet, mais non point dans l’opération qui la produit. La connaissance qui paraissait tout à l’heure faire échec à la liberté est la preuve même de sa puissance. La liberté tend à s’égaler par elle à l’univers dont elle subissait d’abord l’aveugle contrainte, elle l’intériorise et par conséquent le recrée aussi d’une certaine manière par l’image ou par le concept. Le propre de la connaissance, c’est d’épanouir la liberté de manière à lui permettre de régner sur le monde et non pas seulement sur sa propre solitude.
Ainsi la liberté est semblable au soleil qui éclaire tout ce qui existe dans le monde, mais dont on ne peut faire un objet éclairé que dans la mesure où lui-même s’obscurcit et devient un objet parmi les autres.
C’est-à-dire que la liberté n’est étrangère à la connaissance que parce qu’elle en est la cause et non point l’objet, et si la connaissance ne peut pas être retournée contre la liberté pour en faire une chose, l’acte de la connaissance nous livre la liberté dans son exercice même. On pourrait dire encore que la liberté et la connaissance sont l’une et l’autre deux expressions opposées de la même unité de l’esprit. Car la liberté est l’unité d’où procède la multiplicité, l’unité d’une source, au lieu que l’unité de la connaissance est une unité qui résout la multiplicité, mais qui ne peut y réussir que dans l’abstraction d’un concept, où la source cesse de jaillir. La première forme de l’unité réside dans une exigence de production et la seconde dans une exigence de réduction.
Ce n’est donc pas un argument contre la liberté que de dire qu’elle est inconnue et même inconnaissable. Elle est au-dessus de la connaissance comme la conscience d’un acte est au-dessus de la connaissance d’un donné. Il peut être tentant de dire qu’elle est obscure comme toutes les naissances, comme toutes les sources, ou encore qu’étant indétermination pure, son obscurité est comme l’obscurité de l’abîme. Mais si elle échappe à toute détermination, c’est parce qu’elle est le principe de toutes. La conscience même de cette indétermination est active et vivante. Elle s’accompagne d’une sorte de frémissement. C’est que nous ne pouvons pas éviter de la rompre. Et l’émotion qu’elle nous donne est inséparable de la responsabilité dont elle nous charge à l’intérieur de ce Tout de l’Être dont il lui appartient de modeler la figure. Elle est la négation du monde créé précisément parce qu’elle nous permet de remonter jusqu’à l’acte créateur dans la disposition même qui nous en est laissée. Elle réside dans ce passage toujours imminent de la possibilité à l’actualité dont nous sentons qu’il dépend de nous seuls.