Il semble que l’être précède le connaître et le fonde. Mais nous ne pouvons faire autrement que de considérer le connaître comme une révélation de l’être, de telle sorte que les caractères du connaître paraissent reproduire les caractères mêmes de l’être : nous ne pouvons pas faire autrement que de les objectiver. Mais on peut se demander si le propre du connaître, ce n’est pas de nous donner de l’être une image renversée.
Car il n’y a de connaissance que du réalisé et de l’accompli. Connaître, c’est apprendre à saisir ce qui est donné et qui ne peut être autre qu’il n’est ; c’est d’emblée introduire en lui la nécessité, d’abord par la présence du fait qui est là, qui s’impose à moi et qu’il m’est impossible de nier, ensuite par les raisons qui le font être ce qu’il est et qui résident seulement dans les relations qu’il soutient avec les autres parties de ce monde donné dont la connaissance m’interdit de sortir. La connaissance a pour objet un spectacle dont les éléments occupent une place déterminée, un devenir dont les événements se succèdent selon un ordre que nous nous bornons à observer. C’est cette situation relative des parties dans le tout que le propre de la connaissance est de définir. Ce qui est donné dans l’expérience doit donc apparaître comme nécessaire dans la pensée, si elle refuse d’abdiquer. Le propre de la connaissance, c’est d’éliminer dans les choses l’action de cette libre initiative qui fait que ces choses pourraient être autres qu’elles ne sont.
Cependant il faut bien que l’être soit premier par rapport au connaître ; autrement la connaissance ne serait la connaissance de rien ; d’autre part il ne faut pas oublier qu’elle est un aspect de l’être qui cherche seulement à embrasser et à représenter tous les autres : l’être la devance et l’enveloppe à la fois ; il est en soi et non pas seulement pour une conscience, à l’égard de laquelle il est astreint à devenir un fait, une donnée ou un objet. Mais s’il est incapable de sortir de soi, c’est qu’il porte en soi ce qui le fait être, ou qu’il est l’acte par lequel il se fait lui-même, ce qui nous ramène à la définition même que nous avons donnée de la liberté. Nous vérifions déjà cette idée en ce qui concerne la connaissance que le sujet a de soi ; une telle connaissance n’atteint jamais que le phénomène de la liberté : et ce phénomène, loin de nous livrer la liberté elle-même, la détruit. Ainsi on ne peut transformer le soi en objet de connaissance qu’en lui substituant une représentation qui entre aussitôt dans la trame de la nécessité. Et du monde tout entier on peut dire qu’il est ainsi suspendu à une liberté transcendante, et que le spectacle qu’il me donne n’est qu’une expression de ma limitation, qu’il ne cesse de dépasser, mais en m’obligeant toujours à le contempler du dehors.
On comprend par là à la fois que le connaître puisse être défini comme une négation de l’être, ce qui arrive dans l’idéalisme qui réduit l’être à la représentation, et que l’être puisse être défini comme une négation du connaître, ce qui arrive dès qu’on le considère comme un en-soi qui est au delà de toute représentation. Mais les deux négations ne sont pas sur le même plan. Car, bien que le connaître semble nous révéler de l’être tout ce que nous pouvons en affirmer de positif, de telle sorte que l’être qui échappe au connaître est pour nous identique au néant, ce n’est pour nous qu’un néant de connaissance, alors que l’être au contraire est cette souveraine positivité dont le connaître exprime toujours une forme relative et limitative.
Cependant, ne faut-il pas dire alors que, comme le connaître suppose l’être qui le précède et le fonde, la liberté en tant qu’elle exprime la possibilité de l’être, le devance et l’appelle ? Mais cela n’est vrai que de l’être réalisé, qui lui-même n’a de sens que par la connaissance. La liberté ne peut être antérieure à l’être, car il n’y a rien qui soit hors de lui, même la possibilité, puisqu’il y a un être de la possibilité comme telle. Il faut dire par conséquent de la liberté qu’elle est le cœur ou l’intériorité même de l’être.
Dès lors, il est bien vrai que la connaissance me donne une image inverse de l’être, puisqu’elle transforme l’en soi en un pour quelqu’un, et par là l’intériorité en extériorité, un acte qui se pose en un objet posé, ou pour tout exprimer d’un mot, la liberté en nécessité. L’acte en s’accomplissant devient pour la connaissance un accompli, semblable à la vie qui, quand elle est révolue, nous laisse devant la mort qui la suppose et pourtant l’abolit, et où on l’étudie pourtant à loisir, mais pour ainsi dire dans son contraire.