On pourrait soutenir que pour qu’un être soit libre, il suffit que ses actions lui apparaissent comme étant seulement l’expression et la conséquence de sa nature. Alors l’être ayant conscience de ce qu’il est, mais non point des causes qui l’ont fait ce qu’il est, se considère comme étant libre, là où il est capable d’agir selon ce qu’il est. Car ces causes ne peuvent être qu’un objet de connaissance et non point de conscience : elles ne peuvent empêcher la conscience de considérer ce qu’il est comme étant une origine avant laquelle il n’y a rien. La conscience de soi est un premier commencement ; elle n’est pas le prolongement unilinéaire de l’univers de la connaissance : en tant qu’elle s’ouvre sur un avenir encore à naître, il semble que c’est elle qui le produit.
Toutefois, ce n’est là qu’une apparence de liberté. Nous ne sommes libre qu’à partir du moment où nous cessons de nous confondre avec notre nature, où nous sommes capable de la renier et de la dépasser. Car notre propre nature nous est donnée, elle est extérieure par conséquent à ce moi que nous voulons être et qui réside dans la responsabilité qu’il a à l’égard de lui-même. Ces causes que nous appelons des causes internes ne méritent ce nom, elles ne sont véritablement nôtres que par l’acte qui les ratifie et qui les assume. Il ne sert alors à rien de prétendre qu’elles sont en nous et non point hors de nous. Aussi longtemps que ces causes agissent par elles-mêmes et que nous en sommes seulement le théâtre, elles sont hors de nous. Car le propre du moi, c’est précisément de s’en séparer pour se demander s’il désavoue leur action ou s’il y consent. Autrement nous serions obligé de considérer comme libre le végétal qui se développe conformément aux lois de son propre germe, qui soumet aux conditions de sa propre croissance la nourriture qu’il transforme et qu’il assimile et qui subirait seulement une contrainte chaque fois que sa propre puissance de développement se trouverait non point favorisée, mais retardée ou froissée par les forces qui la pressent de toutes parts.