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Là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté. (Corinth., III, 17.)

Il y a, semble-t-il, une origine empirique de la liberté. L’enfant n’a pas demandé à naître. Il fait d’abord partie de la nature ; il est englouti en elle. Il se réduit à cette spontanéité instinctive que l’hérédité a déposée en lui, et à ce jeu d’influences que le milieu ne cesse d’exercer sur lui. Cependant, si on le compare à ce qu’il deviendra un jour, il n’est qu’une possibilité mystérieuse dont on ne sait pas encore comment elle s’actualisera. On le voit acquérir peu à peu une représentation de l’espace et du temps, qui le dominaient, et qu’il va dominer à son tour. L’espace et le temps, qui étaient d’abord les chemins de la nécessité, vont devenir pour lui les chemins de sa liberté. Il va retrouver, à chaque instant et en chaque lieu, l’efficacité de cet acte aspatial et atemporel qui a besoin de l’espace et du temps pour s’accomplir. L’univers, qui se refermait sur lui, va s’ouvrir devant lui. La pluralité des causes qui aboutissaient à lui va se changer en une pluralité de fins qui procèdent de lui. Il suspend peu à peu le cours de la fatalité qui le pressait de toutes parts, pour prescrire au monde un ordre nouveau dont il est le créateur et l’arbitre.

I. Dans le couple formé par la liberté et la nécessité la liberté est le terme premier

La liberté et la nécessité forment une sorte de couple dont les termes ne peuvent être définis que l’un par rapport à l’autre. Aussi peut-on indifféremment définir la nécessité comme la négation de la liberté, ou la liberté comme la négation de la nécessité. Nul ne se croit libre autrement que par rapport à une nécessité qui pourrait l’enchaîner. Nul n’est astreint à la nécessité autrement que par rapport à une liberté qui pourrait l’en délivrer.

Mais il ne suffit pas de reconnaître que chacun de ces termes peut être défini en fait comme la négation de l’autre. Il s’agit de savoir s’il n’y en a pas un qui est premier en droit et qui possède seul un caractère de positivité véritable. A cet égard, il convient de distinguer l’ordre chronologique de l’ordre ontologique. Car il est possible, même si la liberté se dégage par degrés de la nécessité, que la nécessité suppose et enveloppe la liberté comme un principe qu’elle limite et sans lequel elle ne serait rien. Il arrive même que, là où la liberté agit, la nécessité ne soit rien de plus que la fixation des effets qu’elle produit. La nécessité serait alors par rapport à la liberté son expression plutôt que sa limite, la marque non plus de son échec, mais de son triomphe. La liberté n’aurait point d’autres chaînes que celles qu’elle s’est elle-même données.

Cependant, il ne faut pas oublier que le moi n’est pas isolé du monde, ni coextensif au monde, et que la liberté qui lui appartient est corrélative de la nécessité par laquelle il subit l’action de ce monde où il est plongé et qui le dépasse de toutes parts. Même alors, la liberté ne peut pas se réduire au pouvoir tout négatif de ne pas céder à la nécessité ; car ce pouvoir n’a d’efficacité que s’il est lui-même l’envers d’un pouvoir tout positif, qui est celui de tirer de lui-même une action que le moi ne soit pas obligé de subir. La négation de la nécessité n’est que l’effet et la contrepartie d’une initiative que le moi revendique et qu’il commence déjà à exercer. Comment en serait-il autrement si la nécessité est toujours hypothétique, ou encore témoigne d’une relation conditionnelle, c’est-à-dire de cette impossibilité pour un être de se suffire, qui l’oblige à chercher hors de lui la cause qui le détermine, au lieu que la liberté est au contraire catégorique, c’est-à-dire exprime, dans chaque être, cette même possibilité de se suffire, ou de produire lui-même la raison qui le fait agir ? Dès lors, si l’insuffisance n’a de sens que comme négation de la suffisance, qui seule est positive, la nécessité suppose la liberté et ne peut être définie que par sa limitation. On pourrait exprimer les choses autrement en disant que la liberté appartient à l’ordre de l’agir et la nécessité à l’ordre du pâtir, mais que c’est le pâtir qui suppose l’agir, auquel il ne cesse de retrancher, au lieu que l’agir ne peut être la négation du pâtir, auquel il ne cesse d’ajouter. Enfin, on pourra dire aussi que nier la nécessité est déjà une action réelle, au lieu que nier la liberté n’est qu’une action apparente et même un refus de l’action, de telle sorte qu’il suffit, pour vérifier la nécessité, de ne pas faire, au lieu que la liberté ne s’affirme qu’en assumant l’acte de faire, et même, en droit, de tout faire.

Il est remarquable que l’on ne peut définir la liberté autrement que comme une puissance d’agir : quand nous disons qu’elle s’affranchit peu à peu de la nécessité où elle se trouvait d’abord enserrée, cela veut dire qu’il existe une activité omniprésente et toujours en travail, mais qui demeure extérieure à nous, c’est-à-dire revêt pour nous le caractère de la nécessité aussi longtemps que nous ne réussissons pas à lui faire jour dans notre propre conscience ou, ce qui revient au même, à l’assumer comme nôtre.

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