L’opposition de l’essence et de l’existence est donc la condition qui permet à l’Être d’être toujours un acte ou un accomplissement. Et la relation variable entre les deux termes nous permet de comprendre les acceptions différentes que le mot essence peut revêtir ; car si l’existence ne fait pas difficulté en ce sens qu’elle est toujours une participation actuelle à l’être qui, dans la mesure où elle fonde l’autonomie du moi, se définit comme une liberté, l’essence est toujours relative à l’emploi que nous faisons de cette liberté, à ses conditions ou à ses effets. Ne nous étonnons pas d’abord quand on cherche à dépouiller notre existence de ses modes pour la considérer dans sa pureté, que l’on puisse dire de cette existence elle-même que c’est elle qui constitue notre essence. Dans le même sens nous dirons que notre essence, c’est d’être libre, ou plus justement que la liberté est le point de coïncidence de l’essence et de l’existence, le point où nous pénétrons dans l’existence en nous donnant à nous-mêmes une essence. Car de même que l’être est univoque, l’existence, définie comme une participation à l’être, implique une indétermination, mais qui est capable de se déterminer elle-même : or c’est là la définition même d’une liberté. Ainsi la participation à l’être trouve son expression, comme l’a vu admirablement Leibniz, dans la présence d’une intériorité en chaque point, ce qui veut dire d’une initiative libre. Dès lors, on peut se demander si l’être en tant que non-participé pourrait encore être considéré comme un être, puisqu’il ne serait l’être de rien, et si l’être en tant que participant, c’est-à-dire en tant qu’il se donne à lui-même l’existence, ne nous oblige pas, pour se distinguer de l’être dont il participe, à constituer en lui son essence.
Seulement toute essence n’est pas mon essence, bien qu’elle ait toujours du rapport avec celle-ci, que le propre de ma liberté est précisément d’engendrer. Ainsi l’essence est d’abord toute possibilité découverte par moi dans l’être comme la condition universelle qui permet à ma liberté d’entrer en jeu : à cet égard la catégorie, en tant qu’elle exprime un mode nécessaire de l’affirmation, mérite elle-même le nom d’essence : l’erreur est seulement de penser que la liste des catégories est une liste close et non point une liste ouverte qui, intermédiaire entre l’acte pur et l’existence concrète, n’achève jamais de les rejoindre. Mais pour que nous puissions agir il faut que non seulement la liberté dispose de certaines possibilités conceptuelles qu’il appartient à l’intelligence de déterminer : ce sont les essences-catégories, mais encore de certaines possibilités dynamiques qui sollicitent la volonté et que celle-ci cherche toujours à incarner : ce sont les essences-valeurs. Or, s’il faut qu’elles s’incarnent pour que nous puissions en assumer la responsabilité, c’est dans un processus de désincarnation que se forme notre propre essence individuelle qui échappe au devenir par une sorte de spiritualisation et d’extinction continue de cette existence temporelle où la conscience d’abord avait été obligée de pénétrer. Cependant il existe toujours une distance entre notre essence réelle et notre essence idéale qui ne parviennent jamais à coïncider. Comment en serait-il autrement puisque notre essence idéale exprime le rapport absolu qui s’établit entre notre liberté engagée dans une situation particulière et l’absolu dans lequel elle puise, tandis que notre essence réelle exprime ce rapport encore, mais considéré seulement dans sa mise en œuvre ? La nature tout entière est suspendue aux fins de la liberté ; et l’avènement de la liberté conditionnera d’abord l’apparition de l’espèce humaine, qui est, elle aussi, une essence ou une possibilité universelle destinée à prendre une forme concrète et individuelle pour fournir à la liberté un instrument qui lui serve en quelque sorte de véhicule, ensuite de toutes les autres espèces vivantes qui sont des essences encore, c’est-à-dire des possibilités dont l’actualisation est nécessaire à l’existence de l’homme et par conséquent au jeu de la liberté, enfin des choses matérielles elles-mêmes qui n’ont point d’autre essence que les desseins que l’esprit est capable de former sur elles : ce qui nous conduit à identifier leur essence, comme le montre le langage le plus familier, tantôt avec cette sorte de pureté de leur définition qui est toujours adultérée par des éléments d’origine étrangère, tantôt, ce qui revient peut-être au même, avec ce que nous considérons comme la meilleure partie d’elles-mêmes et qui peut être entendu seulement par rapport à l’usage le plus parfait que nous sommes capables d’en faire.
On voit comment dans une telle conception, l’essence, qui dans l’opinion commune semble l’antipode et la négation de la liberté, est au contraire le moyen par lequel celle-ci se réalise, soit que nous considérions la liberté elle-même comme formant notre véritable essence, soit que l’essence exprime les possibilités que la liberté met à jour dans l’être absolu comme les conditions de son propre exercice, soit qu’elle s’identifie seulement avec ces acquisitions spirituelles de la liberté sans lesquelles celle-ci serait dépouillée elle-même de toute efficacité.
« Analyse de l’être et dissociation de l’essence et de l’existence ». Essai paru dans la Revue de Métaphysique et de Morale*, juillet-octobre 1947.*