Aller au contenu

Il importe maintenant de montrer en quoi consistent les essences individuelles que l’on ne peut confondre ni avec les essences-catégories ni avec les essences-valeurs. Ce ne sont plus, en effet, des essences-possibilités, ce sont des essences réelles ou qui sont postérieures à l’actualisation par l’existence de la possibilité. Si, en effet, nous convenons d’appeler existence la liberté en tant qu’elle s’exerce, alors nous dirons que le rôle même de cette liberté, c’est d’abord de faire apparaître dans l’absolu toutes les possibilités qui sont les conditions et les moyens de son exercice même. Encore ces possibilités demandent-elles à être réalisées, et elles ne peuvent l’être que dans le monde des choses où elles cessent d’être des virtualités de la conscience individuelle, où elles ont à vaincre des résistances qui viennent de l’extérieur, à entrer en composition avec certaines conditions de fait, avec d’autres possibilités qui cherchent elles aussi à s’actualiser, à prendre place dans la suite des causes et des effets et à créer ainsi un champ d’objectivité commun à toutes les consciences et par le moyen duquel elles agissent désormais les unes sur les autres. Il y a une unité de l’être qui est l’unité de toutes les possibilités considérées dans leur fondement même avant qu’elles s’actualisent, mais qui trouve son expression dans l’unité du monde où elles s’actualisent, où les existences particulières se distinguent et s’opposent, où chacune d’elles se forge son individualité propre et devient en quelque sorte l’ouvrière de sa destinée.

Cependant ce serait une sorte de paradoxe que de considérer l’existence comme résidant dans la liberté et l’essence comme résidant dans sa manifestation : il arrive, en effet, presque toujours que l’on confonde cette manifestation avec l’existence elle-même et que l’on entende seulement sous le nom d’essence un modèle idéal que la liberté tente d’imiter ; mais ce modèle n’est rien de plus que l’essence-possibilité transmuée en essence-valeur afin de permettre à la liberté d’agir. En la mettant en œuvre, la liberté la détermine. Cependant sa manifestation reste discontinue et phénoménale ; elle ne cesse de s’évanouir dans le temps. Elle ne peut être confondue avec l’essence individuelle, qu’elle contribue pourtant à former. Nous ne possédons pas, en effet, l’action que nous venons d’accomplir, autrement que dans le souvenir. Ce souvenir l’intériorise, il l’incorpore à nous-même. Et, en un sens, il faut dire que tous ces souvenirs accumulés forment, en fait, l’essence véritable de l’être que nous sommes. Dès lors on comprend sans peine qu’une essence ne puisse être véritablement nôtre qu’à condition qu’au lieu de nous être donnée, c’est-à-dire imposée, elle soit le produit même de notre liberté. L’essence pourtant ne peut pas être réduite à une intégration de souvenirs. Non seulement les souvenirs gardent alors une relation trop étroite avec l’événement temporel qu’ils évoquent et dont ils figurent pour ainsi dire l’absence, mais encore on les considère souvent comme des choses que le moi contemple et avec lequel, par conséquent, il ne s’identifie pas. Or, de même que le propre du souvenir est de spiritualiser l’événement et de nous en détacher, le propre de l’essence, c’est de nous détacher du souvenir lui-même, c’est-à-dire de toute référence à l’événement pour ne laisser subsister que sa signification pure, c’est de constituer cette unité de tous les souvenirs qui n’est pas faite de leur somme, puisqu’il semble au contraire que ce soient les souvenirs qui l’expriment et la divisent, c’est de réduire tous les souvenirs où notre passé s’est déposé à un acte vivant désormais indépendant du temps et dont les souvenirs particuliers ne nous ont jamais fourni qu’un mode d’expression, c’est-à-dire de réalisation. Là est notre véritable essence dont on peut penser qu’elle n’est formée qu’à la mort, mais qui, loin de pouvoir être confondue avec une chose, même spirituelle, délivre au contraire notre être de tout ce qui, subsistant encore en lui comme donnée ou comme état, ne pouvait être pour lui qu’obstacle ou que moyen, afin de le réduire à l’acte tout intérieur qui le fait être.

Les rapports entre l’essence et l’existence sont donc plus subtils qu’on ne l’imagine. Il n’y a point d’essence préalable que le propre de l’existence serait d’actualiser. A quoi servirait cette actualisation ? Avant de pénétrer dans l’espace et dans le temps, l’essence ne jouirait-elle pas d’une existence plus pure, de cette existence même qu’à travers les tribulations de l’existence sensible chacun de nous cherche à obtenir ? Au contraire, si elle n’est rien de plus qu’une possibilité, c’est nous, en un sens, qui la faisons jaillir, parmi d’autres possibilités, de l’infinité même de l’être absolu afin que par une option personnelle nous la rendions nôtre et qu’en la mettant en œuvre dans le monde, nous fassions sur elle l’épreuve de notre liberté. Ainsi, c’est seulement après avoir traversé le monde, après s’être confronté avec toutes les autres possibilités en voie d’actualisation et s’être dépouillé de ce cortège d’événements qui l’accompagnent et que le devenir dissipe peu à peu, que notre être peut s’accomplir et notre existence acquérir une essence.

Mais l’on mesurera alors toute la distance qui sépare la possibilité qui s’offrait à nous tout d’abord de l’actualité que nous lui avons donnée qui n’a cessé de la restreindre et d’y ajouter, de la composer avec d’autres, et même de l’infléchir dans un autre sens au point de la rendre elle-même méconnaissable. On peut dire que la valeur est médiatrice entre la possibilité et l’actualité et que sans elle le passage de l’une à l’autre ne s’effectuerait jamais. Mais il n’y a proprement d’essence, dans l’acception que l’on donnait autrefois à ce mot, que l’essence individuelle : elle est une possibilité réalisée, et qui, en se réalisant, est devenue nôtre. Cependant, cette possibilité, en tant qu’elle est animée par la valeur, est un appel toujours présent au cœur de la liberté, mais auquel celle-ci peut être infidèle. On donne le nom de vocation à une certaine proportion qui s’établit entre la liberté et la situation dans laquelle notre existence se trouve engagée. De cette vocation on peut dire qu’elle exprime notre essence idéale : on comprend que nous puissions la manquer. Elle est dans notre liberté elle-même la distance intérieure qui sépare sa puissance de son effet.

Supprimer le surlignage