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Comme il y a des essences qui expriment dans l’absolu les conditions de possibilité d’une liberté en général, mais qui ne sont rien sinon par les relations que cette liberté soutient avec l’absolu où elle puise les moyens mêmes qui lui permettent de se réaliser, il y a aussi des essences qui expriment les conditions de possibilité de chaque liberté considérée dans son exercice concret, ou encore dans l’option qu’à chaque instant elle est tenue de faire. Et peut-être reconnaîtra-t-on plus facilement ici le sens traditionnel du mot essence que dans les catégories, qui sont considérées le plus souvent comme de simples formes de la connaissance, mais qui nous paraissent précisément mériter le nom d’essences, en tant du moins que l’essence est définie par ce double caractère de généralité et de possibilité qui en fait, si l’on peut dire, le véhicule de la participation. Mais voici la liberté qui, dans l’armature des catégories dont on ne saurait la dépouiller, en pensant la fortifier, sans l’anéantir, entre maintenant en jeu. Elle est elle-même maintenant une possibilité vivante et active qui ne pourra s’exercer qu’en éclatant en possibilités particulières qu’il lui appartiendra désormais de choisir, et qui sont, en quelque sorte, en avant de la liberté, en ce sens que la liberté choisit entre elles et agit pour les actualiser, au lieu que les possibilités incluses dans les catégories sont en arrière, au sens où la liberté les requiert comme les conditions mêmes qui lui permettent d’agir et de choisir. On pourrait soutenir sans doute que de telles possibilités sont déterminées exclusivement par la situation où chaque liberté se trouve placée à l’intérieur de cette expérience soumise aux catégories dont elle fait elle-même l’unique moyen de sa propre participation à l’absolu. Ce serait dire que c’est cette situation qui détermine toutes les démarches de la liberté. Telle est la thèse que l’on appelle justement déterministe et dans laquelle la liberté est abolie et la possibilité avec elle ; par un curieux renversement, l’effet de la participation engloutit l’acte qui la produit. Mais en laissant de côté le problème de savoir dans quelle mesure la situation elle-même est l’expression de la liberté et non point sa limite, nous agissons tous comme si, dans la situation même qui lui est offerte, la liberté possédait une marge d’indétermination. Or c’est cette marge d’indétermination qui est remplie par des possibles entre lesquels il nous appartiendra d’élire le possible qui deviendra nôtre, qui deviendra nous.

Mais ce possible à son tour, en tant qu’il ne revêt point encore l’existence, ne peut être qu’une essence. Il est une essence discernée et modelée par nous dans cet absolu auquel nous sommes unis, et qui, à notre égard, dès que notre existence est posée, ne se révèle jamais à nous que comme un infini de possibilité. Ainsi cette essence n’est pas, elle non plus, le produit arbitraire d’une liberté inconditionnelle. Car si la liberté ne la tire pas du néant, mais une fois de plus de sa relation avec l’absolu, qui contient tous les possibles à l’état d’indivision, encore faut-il à la fois qu’elle soit adaptée à la situation de fait dans laquelle la liberté se trouve elle-même placée, et qu’elle lui permette pourtant de rompre avec cette situation afin, précisément, de pouvoir la dépasser. Or, c’est ce double rapport de la liberté avec l’absolu dont elle ne peut se détacher sans s’anéantir en devenant esclave des déterminations, — et avec une situation dont elle ne peut se détacher sans s’anéantir encore, mais cette fois dans l’indétermination, — qui constitue proprement ce que nous appelons la valeur. Comment, en effet, la liberté pourrait-elle sortir de l’indétermination et passer de la puissance à l’acte autrement que par l’attrait exercé sur elle par la valeur ? Ainsi les essences-valeurs sont encore comme les essences-catégories des essences-possibilités. Seulement, alors que les essences-catégories ouvraient tous les chemins de la liberté, les essences-valeurs lui assignent un choix à faire parmi ces chemins. Au lieu de dessiner les schémas de l’action libre, elles en constituent les moteurs. Mais elles ont comme les catégories un caractère de généralité, car elles doivent, comme elles, être actualisées hic et nunc. Et de même que les catégories exprimaient dans l’être fini son rapport théorique avec l’absolu, les valeurs expriment avec lui son rapport pratique : elles commandent le jeu de ses différentes facultés. Car chacune de ces facultés exprime une certaine perspective sur l’absolu, et la classification de ces facultés fonde la classification des valeurs, comme on le voit dans la distinction du vrai, du beau et du bien, qui se spécifient à leur tour en valeurs particulières sans que cette spécification puisse être suspendue ou enfermée jamais dans un système fermé. De même, on pourrait élaborer sans doute une correspondance entre le tableau des catégories et le tableau des valeurs, comme si chaque catégorie était chargée de fournir le champ d’application d’une valeur. Bien plus, c’est parce que le propre de la valeur, c’est d’exprimer le rapport de l’absolu avec la liberté en exercice, que chaque valeur engendre dans la conscience un impératif. Et de même que, contrairement à l’opinion commune, la catégorie, au lieu d’être un abstrait, est une puissance de détermination en droit inépuisable (la géométrie n’épuisera jamais l’espace, ni l’arithmétique le nombre, ni l’histoire le temps, ni la physique la causalité), de même la valeur surpasse tellement les ressources de la volonté que celle-ci n’achèvera jamais de l’incarner. C’est que l’essence procède toujours de l’absolu que l’existence cherche toujours à rejoindre.

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