La genèse même des essences-possibilités peut être expliquée d’une autre manière. Si le fait initial, c’est non pas la relation qui semble mettre une sorte d’égalité entre les termes qu’elle unit, mais la participation qui donne à l’un d’eux une sorte de privilège par rapport à l’autre, qui le limite, on dira que le propre des essences-possibilités, c’est d’exprimer tous les modes selon lesquels l’absolu en tant que tel est susceptible d’être participé. Tout le monde voit aussitôt qu’il y a proprement une infinité de ces modes, et même qu’il faudrait distinguer d’abord parmi eux ceux que l’on pourrait appeler les moyens de la participation en général et qui s’imposent avec un caractère de nécessité à tout être fini sans qu’il soit encore devenu tel être fini différent de tous les autres. Peut-être faut-il dire que ce sont là ces essences-possibilités que la philosophie traditionnelle a toujours essayé de décrire sous le nom de catégories. On peut dire également que ce sont les espèces primitives de l’affirmation ou les conditions de possibilité de l’expérience en général. Pour que leur énumération n’ait pas un caractère purement fortuit et empirique, il faut les définir comme les moyens d’insertion de l’être fini dans un infini qui lui reste présent, mais où il s’individualise. La liste de ces catégories s’ouvre sans doute par la distinction et la corrélation de l’espace par lequel le monde est pour nous un monde donné et du temps par lequel chaque individu s’accomplit lui-même dans le monde, de la multiplicité ou du nombre, qui distingue les formes particulières de l’existence, et de la causalité qui les enchaîne les unes aux autres. Toutes les philosophies essaient ainsi de constituer un tableau systématique des catégories, mais il faut que ce soit un tableau ouvert, où les catégories se spécifient en quelque sorte graduellement, car il est sans doute impossible d’énumérer toutes les conditions qui doivent être satisfaites pour qu’un être concret, c’est-à-dire un être jouissant de la liberté par laquelle il se crée lui-même ce qu’il est, réussisse à trouver place dans le monde. On remarquera que les catégories répondent bien à la conception que nous nous sommes faite de ces essences qui ne sont point des choses séparées, mais de simples possibilités, l’espace par exemple étant la possibilité de toute réalité donnée, le temps, la possibilité de sa genèse, la multiplicité, de son indépendance, la causalité, de son interdépendance, etc. Et dès lors ces catégories, loin d’exprimer des contraintes qui pèsent sur la liberté, sont les instruments qu’elle s’est créés elle-même afin de pouvoir s’exercer, et les chemins dans lesquels elle s’engage, dès qu’elle commence à agir.
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