Faut-il maintenant identifier la possibilité avec l’essence ? C’est la croyance de tous ceux qui pensent que c’est dans l’actualisation de la possibilité que l’existence se constitue. Mais ici quelques distinctions s’imposent.
1° Tout d’abord ces essences-possibilités ne subsistent pas dans l’absolu avant les existences particulières qui les assument. Car elles expriment précisément les relations de ces existences avec l’absolu dont elles procèdent et sans lequel elles ne seraient rien. Elles naissent de l’absolu lui-même, en tant qu’il est au-delà de la liberté et fonde pourtant toutes ses acquisitions. On peut donc bien les inscrire elles-mêmes dans l’absolu, à condition, il est vrai, de considérer l’absolu non point en soi, mais en tant que participable. Car elles peuvent n’être point participées. C’est pour cela qu’elles apparaissent comme objectives, c’est-à-dire irréductibles à l’acte du sujet qui les pense, et pourtant comme virtuelles, puisque c’est l’acte du sujet qui produit leur distinction dans l’immensité de l’être pur. En ce sens l’existence précède l’essence, non point parce qu’elle la crée mais parce que, sans l’existence, il n’y aurait rien dans l’absolu qui méritât le nom de possibilité, ni à plus forte raison toutes ces possibilités différentes qui permettent à la liberté de s’exercer et à l’existence de se réaliser. Il y a donc un monde des essences-possibilités qui est intermédiaire entre l’être absolu et l’être relatif, qui est éternel en ce sens qu’il est toujours à la disposition de la conscience, qui pourtant le fait surgir de son exercice même et en vertu de sa pure relation avec lui, de l’absolu où elle s’enracine.
2° Ces essences-possibilités ont elles-mêmes le caractère que la tradition philosophique attribue à l’idée. Car tout d’abord elles sont en effet des objets de pensée et même elles ne sont rien que pour la pensée, bien qu’il appartienne ensuite à la volonté de s’en emparer afin de les faire entrer dans le monde et de les incarner dans une action. Jusque là elles ne peuvent être que contemplées. Comme les idées, elles ont un caractère de généralité : car c’est la même idée éternelle à laquelle tel individu et la pluralité des individus vont essayer de donner un corps à travers toutes les démarches de leur existence sans que ce corps qu’on lui donne coïncide jamais avec elle. C’est de cette non-coïncidence que résulte le progrès de l’esprit humain et ses ouvrages qui toujours recommencent. Cela prouve que l’idée n’est point abstraite comme le concept qui est issu d’une comparaison entre les êtres particuliers, mais qu’elle porte en elle une richesse concrète ou, si l’on veut, une puissance dynamique dont tous les êtres particuliers tiennent tout ce qu’ils peuvent acquérir, mais sans parvenir à l’épuiser.
3° De ces essences-possibilités on dira à la fois qu’elles sont au-dessus de l’existence et au-dessous d’elle. Au-dessus parce qu’elles sont contenues éminemment dans l’absolu dont l’existence participe. Elles n’y sont point contenues, il est vrai, d’une manière statique comme des parties sont contenues dans un tout dont elles constituent la somme. Car il n’y a point d’autre absolu qu’un absolu-acte, mais qui se révèle comme un infini de possibilités à l’égard de tous les individus qui lui empruntent la puissance d’être, c’est-à-dire de se faire. Et si on allègue qu’il n’y a pas de dialectique descendante, c’est-à-dire que nous n’avons aucun moyen de passer de l’absolu-acte à des existences qui en participent et qui, sans le diviser, fondent pourtant en lui leur indépendance au moins relative, il y a certainement une dialectique ascendante qui nous oblige, en partant de l’existence telle qu’elle nous est donnée, à fonder sa condition de possibilité dans un absolu sans lequel elle serait incapable de se soutenir. Mais une telle possibilisation de l’absolu, qui fait naître en lui des essences dont on peut dire qu’elles doivent s’offrir d’abord à notre pensée avant que notre volonté entreprenne de les incarner, semble mettre l’essence elle-même au-dessous de l’existence, puisque, si elle existe en puissance dans l’absolu, c’est l’existence pourtant qui l’en dégage afin de la mettre en œuvre, c’est-à-dire de s’accomplir ainsi elle-même.