Ceci ne nous renseigne pas encore sur la signification du possible comme tel. Mais si le possible crée l’avenir comme la condition même de son existence en tant que possible, et permet à la liberté de s’exercer en le choisissant et en le réalisant, il faut que la liberté soit capable de découvrir en elle par analyse l’infinité des possibles, ce qui suppose sans doute qu’elle est elle-même inséparable de l’absolu qui fonde son indépendance et qui ne cesse pourtant de lui fournir. La liberté est toujours un premier commencement d’elle-même et du monde. Mais ce premier commencement, c’est à la fois une rupture à l’égard de l’absolu et une présence de l’absolu en chaque point. Qu’est-ce à dire sinon que la liberté est une participation de l’acte créateur, qui le suppose et le divise ou le multiplie, mais sans être jamais capable de l’égaler ? Cet acte créateur qui est dit plus justement acte pur parce qu’il est créateur de soi avant d’être créateur du monde (mais y a-t-il un monde autrement que pour des consciences particulières ?) n’est qu’en puissance dans chaque liberté qui ne l’actualise que d’une manière imparfaite et partielle. On pourrait dire qu’il ne s’actualise jamais ailleurs, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’existence séparée. Mais ce serait oublier qu’en lui il ne peut pas y avoir de distinction entre la puissance et l’acte, c’est-à-dire que tout est acte, que la distinction entre ces deux termes est l’effet de la participation par laquelle se constituent précisément les libertés particulières, que dans chaque liberté enfin le passage de la puissance à l’acte dépend encore de son efficacité parfaite que le moi se contente de capter et à laquelle tantôt il donne et tantôt il refuse un consentement qui est toujours à sa mesure.
Ainsi l’infinité de l’acte pur adhère encore à la liberté sous la forme d’une présence qui la dépasse dans laquelle cette liberté ne cesse de discerner des possibilités qu’elle pourra adopter et chercher à réaliser afin précisément de les faire siennes. Cela explique d’une part pourquoi la liberté peut avoir l’illusion de les trouver en soi par analyse, alors qu’elles expriment seulement sa liaison avec l’absolu, mais en tant précisément que cet absolu la déborde, d’autre part pourquoi ce ne sont pour moi que des possibilités avec lesquelles je ne m’identifie pas et qui doivent prendre nécessairement une forme représentative, puisque je ne me représente jamais que ce qui n’est pas moi, pourquoi enfin je ne puis les faire miennes qu’en les réalisant, c’est-à-dire en les rendant solidaires non seulement de ma pensée, mais encore de ma vie, dans un monde dont je fais partie et où chaque action que j’accomplis a des suites qui marquent de leur empreinte à la fois ce monde et moi-même.