La conscience que le moi a de lui-même ne ressemble nullement à une lumière qui éclaire une chose. Elle est interrogative. Je sais que je suis et je ne sais pas qui je suis. La conscience que j’ai de moi-même est à la fois lumière et ténèbres, non point parce que le moi est un être mystérieux que le propre de la conscience serait de révéler derrière le voile qui le recouvre, mais parce que c’est un être qui n’est pas encore né et auquel la conscience seule est capable de donner l’existence qui lui manque. Or, pour le faire être, il faut qu’elle dispose du temps et qu’il soit lui-même un être possible avant de devenir un être accompli. Encore cet être accompli reste-t-il du moins jusqu’à la mort un être toujours futur ; et à l’égard de ma vie présente, que puis-je dire de la mort elle-même, sinon qu’elle ouvre devant moi un futur absolu ? Le moi dont j’ai conscience, c’est donc non pas seulement un moi possible, mais un moi dont l’existence actuelle est celle d’une possibilité. On voit ainsi que l’existence n’est pas la réalisation d’une essence, mais qu’elle devance l’essence par laquelle précisément elle se détermine.
Cette relation toutefois a besoin d’être approfondie. Tout d’abord on observera qu’au lieu de passer, comme on le fait presque toujours, d’une possibilité qui serait étrangère à l’existence à une existence qui, en l’actualisant, l’anéantirait en tant que possibilité, nous partons ici d’une existence de la possibilité comme telle. Cette expression a sans doute un caractère paradoxal et pourtant elle seule nous permet de poser une possibilité qui ne soit pas un pur rien et une existence qui ne soit pas celle d’une chose, mais celle d’une vie, c’est-à-dire qui ait un avenir devant elle. Or, cette existence, c’est l’existence d’une liberté. Et l’on trouvera sans doute dans la liberté les caractères les plus profonds par lesquels on peut définir l’existence, à savoir d’abord cette indétermination qui fait que, n’étant rien de plus qu’existence, elle est capable de recevoir les modalités les plus différentes, de devenir l’existence de telle ou telle forme d’être indifféremment, ensuite ce pouvoir de s’assumer elle-même qui, en l’engageant dans le temps, l’oblige à se faire elle-même, ce qui est le seul moyen qu’elle ait de coïncider exactement avec ce qu’elle est. L’existence n’est donc rien de plus qu’un pouvoir d’auto-détermination. Mais nous sommes si habitués à considérer l’existence comme n’appartenant qu’aux choses qu’il nous semble étrange de l’attribuer à un simple pouvoir. Cependant comment ce simple pouvoir ne serait-il pas supérieur en dignité aux choses qui le limitent toujours et qui n’expriment jamais qu’une partie de sa richesse ? Comment n’aurait-il pas cette intériorité et cette disposition de soi par soi qui définissent précisément l’absolu de l’existence, alors que les choses sont toutes extérieures et relatives, c’est-à-dire n’ont de sens que comme phénomènes et pour une conscience qui se les oppose et qui les perçoit ? Enfin comment nier que de ce pouvoir même nous avons une expérience quotidienne qui n’est pas sans doute une expérience séparée, mais l’expérience de l’usage même que nous en faisons en imprimant sans cesse une modification aux choses ? C’est déformer et mutiler l’expérience que nous avons de la vie de vouloir qu’elle soit seulement l’expérience des choses alors qu’elle est l’expérience d’une activité spirituelle qui les appréhende et qui cherche sans cesse à se manifester ou à s’incarner en elles.