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Nous ne pouvons examiner l’origine de la distinction entre l’essence et l’existence que dans la conscience que nous prenons de notre être propre, et cela pour une double raison : d’abord parce que la conscience non seulement implique, mais encore crée cette distinction comme la condition même de sa possibilité, ensuite parce que, lorsque nous essayons d’appliquer cette distinction aux choses, elle est encore l’effet d’une opération de la conscience qui tente de la saisir dans sa forme objectivée et non plus dans sa genèse. En d’autres termes, le passage de l’essence à l’existence ou de l’existence à l’essence est réalisé et vécu par la conscience que le moi a de lui-même ; c’est par analogie seulement que nous cherchons à le retrouver dans les choses, mais seulement à partir du moment où nous les considérons elles-mêmes comme des objets dont nous avons conscience.

Quand je parle de la conscience, il semble qu’elle ne soit rien de plus que l’acte par lequel je saisis un être qui est moi. Seulement les choses ne sont pas aussi simples. Car s’il en était ainsi le moi serait seulement un objet parmi beaucoup d’autres. La conscience tient au moi par des racines beaucoup plus profondes : c’est en le saisissant comme moi qu’elle fait être l’être même du moi. Cet être n’était rien auparavant, ou du moins s’il était quelque chose (ce qui veut dire sans doute s’il était comme un objet possible dans une autre conscience que la mienne) il n’était rien comme moi. L’acte de conscience est donc la première révélation que j’ai non seulement d’un être qui est moi, mais d’un être qui réside dans son propre accomplissement. C’est en méditant sur cet accomplissement que je parviens à distinguer l’essence de l’existence.

Car c’est par l’accomplissement d’un tel acte que j’entre moi-même dans l’existence. Mais alors je demande quel est ce moi dont je dis maintenant qu’il existe. Faut-il dire qu’il n’y a rien de plus en lui que l’acte même par lequel il se fait, comme Descartes le disait de cet être qui pense et qui n’est rien en dehors de cette pensée même qu’il exerce ? Cependant c’est cet acte même qu’il faut analyser : nous ne pouvons pas nous contenter de l’observer dans son actualité, c’est-à-dire dans son opération présente et intemporelle. Nous demandons invinciblement d’où elle procède et ce qu’elle produit. A partir de ce moment nous engageons notre être même dans le temps. Or, sans le temps, la distinction de l’essence et de l’existence ne pourrait pas se réaliser. Au contraire, dès que notre existence s’engage dans le temps, on voit aussitôt qu’on peut ou bien la définir comme la réalisation d’une essence posée d’abord, ou bien définir l’essence comme son effet, comme le produit de l’acte même qui la crée. Dès lors on ne saurait être surpris que le passage de l’essence à l’existence dont le moi nous donne l’expérience puisse être effectué en deux sens différents et donner lieu à ces deux théories contraires : à la théorie classique que c’est l’essence qui précède l’existence et qui la fonde, et à cette théorie que les modernes lui opposent souvent que c’est l’existence qui devance l’essence et qui la constitue. Mais peut-être ne s’agit-il pas dans les deux cas de la même essence. Cependant, si l’essence est éternelle, la confrontation entre les deux aspects différents qu’elle reçoit dans le temps avant d’avoir traversé l’instant et après l’avoir traversé, nous permettra d’introduire quelque lumière dans le problème de l’insertion de notre moi dans l’être et de la formation de notre vie personnelle.

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