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Cependant, de toutes les distinctions que nous pouvons faire dans le tout de l’être et par lesquelles se constitue l’architecture du monde conceptuel, il n’en est pas qui soit plus traditionnelle, plus actuelle, plus profonde, mais aussi plus obscure que celle de l’essence et de l’existence. L’être les précède et les contient toutes deux ; et c’est parce qu’elles sont obtenues en lui par analyse qu’on ne peut ni les détacher de lui, ni les détacher l’une de l’autre : elles sont corrélatives et le problème n’est pas de savoir comment il est possible de les unir, mais comment il est possible de les séparer. Tout au plus peut-on dire que l’on emploie le mot d’essence pour désigner ce sans quoi l’être ne serait l’être de rien et le mot d’existence pour désigner ce sans quoi l’être ne serait rien.

La différence entre ces deux formules est pourtant instructive. Car la première montre que l’être a un contenu, c’est-à-dire certains caractères ou certaines déterminations qui doivent être posées avec lui et par lui, puisque autrement on ne pourrait pas distinguer l’être du néant, comme le prétendent tous ceux qui argumentent contre l’être pur et qui disent que c’est un mot vide aussi longtemps qu’on refuse de le qualifier. Cependant, si l’on suppose que ce dont l’être est l’être peut être isolé, et il ne peut l’être que par la pensée, on a son essence dont on demandera comment elle peut acquérir l’existence. C’est donc dans la totalité de l’être que se fait la coupure entre l’acte qui le pose ou qui l’affirme, et l’objet même de cette position ou de cette affirmation. Et il n’y a pas de difficulté à reconnaître le caractère universel de la position et de l’affirmation comme telle, et le caractère divisé et particulier de tout objet que l’on pose ou que l’on affirme. D’où il faut tirer cette conséquence paradoxale, c’est que l’être n’ajoute rien à l’essence qui en est au contraire un aspect ou une forme qu’il contient avec une infinité d’autres.

Inversement, la seconde formule que l’existence est ce sans quoi l’être ne serait rien, nous interdit de réaliser à part des essences séparées. Les essences n’appartiennent pas à un monde intermédiaire entre l’être et le non-être : car un tel monde est contradictoire, et puisqu’elles ne sont pas un pur rien, il y a donc, si l’on peut dire, une existence des essences. Mais cette existence réside soit dans l’unité de l’être indivisé, où elles ne sont plus que des possibilités à l’égard des êtres particuliers, soit dans ces êtres mêmes où chaque possibilité s’actualise sous une forme distincte. Dès lors il ne faut s’étonner ni que l’être, en tant qu’il est antérieur à l’opposition de l’essence et de l’existence, contienne en lui la totalité des essences, et qu’il ne soit rien de plus (ou encore que ce soit cette totalité des essences qui forme son existence) ni que, dès que l’analyse commence, la distinction des essences ne semble devancer et conditionner l’apparition des existences séparées.

Cependant ces remarques préliminaires ont seulement pour objet de fixer le vocabulaire. Mais ce qui importe, c’est de savoir comment s’opère la dissociation entre ces deux termes et quelle est sa signification à la fois dans la constitution de notre propre moi et dans la signification que nous pouvons donner à l’univers dans lequel nous sommes appelés à vivre.

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