En examinant le rapport de l’essence et de l’existence, nous allons nous aussi nous désintéresser de l’histoire de ces deux notions et même de la signification nouvelle qu’on voudrait leur donner, et qui inaugure déjà une autre tradition. Nous demanderons seulement au lecteur cet effort de méditation personnelle et de purification intérieure qui consiste à se replacer sans cesse en présence de l’expérience toute nue. Et nous entendons par une telle expérience celle qui, libérée autant que possible de toute idée préconçue et de tout savoir acquis, reste présente au sein de toutes les expériences particulières qu’elle supporte et qui la diversifient. C’est à cette expérience que Descartes a donné la forme déjà élaborée et réflexive du « je pense » ; mais peut-être sous sa forme la plus primitive se réduit-elle à une expérience à la fois totale et indéterminée qui peut s’exprimer par une proposition comme celle-ci : « il y a quelque chose ». Encore, les deux parties de l’affirmation ne sont-elles distinguées l’une de l’autre que par les nécessités du langage, car on ne saurait établir aucune différence entre l’affirmation « il y a » et ce qu’elle affirme, à savoir « quelque chose ». Aucune analyse n’est intervenue encore ; mais toutes les analyses sont imminentes et elles sont déjà indiquées et même ébauchées à titre de possibilités dans toute énonciation relative à cette matrice qui leur est commune, qui leur demeure toujours présente, et sans laquelle elles ne trouveraient pas à s’exercer. Nous sommes donc ici en un point antérieur à la distinction de l’affirmant et de l’affirmé et qui est tel qu’au lieu d’être l’effet de leur synthèse, il est l’origine de leur distinction. C’est donc un tout qui n’est encore rien et qu’on ne peut appeler un tout que d’une manière potentielle pour évoquer par avance toutes les possibilités qu’il inclut et que l’analyse seule sera capable d’en faire surgir. Mais il est préférable peut-être de dire qu’il est l’affirmation toute pure, au sens où le mot désigne indivisiblement l’acte qui affirme et l’objet affirmé : ce n’est que plus tard que l’on distinguera celui qui affirme de cela qu’il affirme, sans oublier que celui qui affirme s’affirme et qu’il y a une réciprocité entre les deux aspects de l’affirmation, s’il est vrai, bien que l’idéalisme l’ait parfois méconnu, que ce n’est pas seulement l’affirmé qui a besoin de l’affirmant pour être affirmé, mais qu’inversement l’affirmant a besoin de l’affirmé pour s’affirmer lui-même comme affirmant.
Mais dans cet effort d’analyse que nous faisons pour anticiper toutes les distinctions de l’analyse, nous ne méconnaîtrons point non plus que l’affirmation n’a pour nous de sens que par rapport à la négation qu’elle exclut. Et bien que la négation soit toujours postérieure à l’affirmation qu’elle suppose et qu’elle nie, nous assistons ici à un curieux renversement qui nous oblige, comme si la négation avait pu précéder l’affirmation, à définir celle-ci comme la négation de la négation. Mais c’est dire que l’expérience fondamentale que nous essayons de décrire et qui est enveloppée par toutes les autres, c’est l’expérience de l’impossibilité où nous sommes de dire : « il n’y a rien » ; c’est la nécessité de dire, non plus que l’être est, mais que le néant n’est pas. Ces propositions ne paraissent avoir un caractère tautologique que parce qu’elles sont des propositions, c’est-à-dire qu’elles empruntent leurs moyens d’expression à l’analyse. Mais si elles marquent, dès l’aurore de la pensée grecque, une sorte de sommet de la spéculation métaphysique d’où l’on ne peut ensuite que descendre, c’est parce qu’elles définissent une expérience à la fois initiale, constante et irrémissible que l’on oublie parce qu’il est impossible de s’en dégager, et que toutes nos pensées, toutes nos actions, tous les événements de notre vie ne font qu’épanouir.