Les deux notions d’essence et d’existence semblaient appartenir au passé le plus lointain et le plus démodé comme un héritage des querelles verbales de la scolastique qu’une philosophie fondée sur les acquisitions de l’expérience et de la science avait définitivement refoulées. Et pourtant on les a vues renaître l’une et l’autre comme les thèmes fondamentaux d’une philosophie nouvelle qui prétend rompre avec le passé et inaugurer une méthode de pensée où l’on ne cherche rien de plus qu’un contact immédiat avec le concret comme tel.
Une telle observation nous incline à penser que nous assistons aujourd’hui à une renaissance métaphysique authentique, qui ne peut faire autrement que de retrouver les objets de méditation de la philosophie éternelle, mais qui, précisément parce qu’elle les retrouve vraiment, imagine qu’elle les découvre et que personne auparavant n’en avait rien su. Ce n’est point là certes un reproche que nous adressons aux philosophes d’aujourd’hui : leur injustice même est la marque de leur vitalité. Car la pensée n’est rien si elle ne recommence pas pour tout homme chaque matin, si elle n’a pas conscience d’être toujours à elle-même sa propre origine, si elle ne répudie pas tout antécédent comme tout modèle et si, en naissant en nous et de nous, elle ne nous fait pas assister à la naissance du monde comme si elle l’avait elle-même produit. Que l’on n’allègue pas ici que la philosophie actuelle n’a point tant d’ambition et qu’elle prétend seulement appréhender la réalité telle qu’elle est, car c’est dire qu’avant elle on l’avait manquée, — ni qu’elle répond seulement aux exigences de l’instant présent, — car c’est dans l’instant que surgit la rencontre de l’éternité ; au lieu que celui qui s’évade du présent se perd nécessairement dans le temps, c’est-à-dire dans les rêves du passé ou dans les chimères de l’avenir.