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Pourtant, ces deux aspects du temps, à la fois opposés et solidaires, et entre lesquels la conscience de chacun de nous oscille toujours, n’épuisent pas l’expérience que nous en avons. Si nous étudions cette expérience à l’état naissant, nous voyons qu’elle est bien loin de posséder la forme organisée et systématique que la réflexion lui a donnée plus tard. On peut dire, en un certain sens, que cette expérience est paradoxale et que, s’il y a, comme le pensait Hegel, un malheur qui est inséparable de la conscience, c’est parce que celle-ci est obligée à la fois de l’accepter et de la repousser. Elle l’accepte parce que le temps est constitutif de chacune de ses démarches. Elle la repousse, non pas seulement parce qu’elle désirerait pouvoir échapper au temps qui arrache perpétuellement l’être à lui-même, mais encore parce que cette expérience même lui paraît impossible et contradictoire. En effet, le passé et l’avenir ne sont rien. Or, comment pourrions-nous avoir l’expérience de ce qui n’est pas ? Toute expérience est, par définition, l’expérience d’une réalité présente. Il y a plus : l’observation confirme cette vue de l’esprit, car nous savons bien que nous ne sortons jamais du présent et que nous n’en sommes jamais sortis. Le passé et l’avenir sont des idées présentes au moment où je les pense ; et ils ne peuvent être que des réalités présentes au moment du temps où je les situe. De telle sorte qu’il semble que le scandale du temps, c’est de paraître nous chasser du présent, alors qu’il est seulement une relation entre des formes différentes d’un présent permanent auquel ni la vie ni la pensée ne sont capables de se soustraire.

Seulement, il arrive justement que ces formes différentes du présent ont pour nous des valeurs très inégales. Et même quand la présence de l’objet, ou présence perçue, disparaît pour se convertir en une présence purement représentée ou idéale, alors nous disons justement que c’est l’absence qui se substitue à la présence. Et cette absence n’est précisément sentie comme absence que parce qu’elle laisse subsister l’idée même de ce qui nous manque, et dont le rôle est de nous montrer le creux ou le vide de cette idée, si nous la comparons au plein de la possession lorsque la réalité même de l’objet nous est en effet donnée. Ce contraste apparaît aussi bien dans la déception de l’enfant à qui l’on retire son jouet et qui pleure parce qu’il en garde l’image présente, que dans la mort d’un être que nous avons aimé, et dont le souvenir toujours vivant dans la conscience ne cesse d’accroître la douleur de ne pouvoir plus le faire revivre dans une présence plus réelle.

L’expérience du temps repose donc d’abord sur l’expérience de l’opposition entre la présence et l’absence, ou plutôt, puisque l’absence pure n’est rien, entre la présence sensible et la présence imaginaire. Et peut-être est-il vrai que les malheurs mêmes qui remplissent notre vie, les sentiments qui la soutiennent, l’activité qui l’anime, naissent de l’intervalle qui sépare ces deux formes de la présence, de l’impossibilité, et pourtant de l’espoir, qu’elles viennent un jour coïncider. Il importe de remarquer que cette opposition précède la distinction entre le passé et l’avenir. L’important pour moi, c’est de savoir si un objet est là devant moi, à ma disposition, ou s’il n’est point là, et si je me trouve réduit à penser sa présence possible grâce à son absence réelle. Le passé et l’avenir sont les deux aspects de l’absence ; la notion de temps n’est formée pour la conscience que lorsque je parviens à reconnaître leur différence. Mais ce n’est point du premier coup. Dans la plupart des moments de la vie, la ligne de démarcation si claire et si accusée que je trace immédiatement entre l’absence et la présence me suffit. L’enfant confond le passé et l’avenir et les situe l’un et l’autre dans le même domaine indéterminé, le domaine des choses dont il ne peut point disposer : il s’aperçoit tout de suite qu’une certaine personne qu’il connaît n’est pas là lorsqu’il se la représente, mais il n’associe encore cette représentation ni à un temps passé où il l’a déjà vue, ni à un temps futur où il pourra bientôt la revoir. Cette distinction est l’objet d’une analyse plus raffinée ; c’est elle qui fait apparaître peu à peu la notion du temps véritable.

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