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Tout d’abord, on remarquera que le Temps n’est peut-être pas, comme on le croit souvent, l’objet d’une expérience immédiate, mais seulement un objet de réflexion. La spontanéité abolit la conscience du temps. L’enfant vit dans un présent immédiat : absorbé par la sensation, par le plaisir ou par le jeu, il n’a pas le loisir de former les idées de ce qui n’est plus ou de ce qui n’est pas encore. Tous les hommes connaissent des moments d’innocence facile et heureuse où le temps s’écoule sans qu’ils en perçoivent le cours, tant leur attention et leur activité s’accordent fidèlement avec les événements qui viennent s’offrir : aucune anticipation, aucun souvenir n’est capable de les en distraire. Et nous savons tous que, dans les moments les plus hauts de notre vie, dans l’émotion de la découverte, de la création ou de l’amour, la conscience du temps s’abolit : ce n’est plus l’avenir qui semble s’ouvrir devant nous, mais l’éternité.

Au contraire, dès que la conscience du temps apparaît, notre spontanéité est rompue, notre activité commence à fléchir, une faille s’introduit dans la densité de cette présence qui, tout à l’heure, remplissait notre conscience jusqu’aux bords. Nous commençons à éprouver le sentiment de notre limitation et de notre insuffisance, à opposer ce que nous avons à ce qui nous manque, à douter même de la réalité de ce que nous possédons, qui nous est retiré aussitôt qu’il nous est donné, et qui ne surgit un moment devant nous que pour nous échapper sans retour. Un sentiment d’incertitude, d’insécurité s’empare de nous. Le sol fuit sous nos pas. Notre existence même ne cesse de se dissoudre. Tout se change pour nous en une illusion éphémère et inconsistante. Et c’est pour cela que tous ceux qui n’ont considéré dans le temps que cet aspect par lequel il nous montre la variété infinie des formes de l’être qui s’évanouissent tour à tour, sans que l’intelligence parvienne à les fixer ni l’amour à les retenir, ont considéré la vie avec une tristesse désespérée, s’associant ainsi à la plainte de l’Ecclésiaste et à tous les gémissements de la poésie lyrique sur la vanité de l’existence, sur l’abîme impossible à combler entre l’infinité de nos désirs et la fragilité des objets par lesquels ils cherchent à se satisfaire.

Mais ce n’est point là le seul aspect du temps. Car, au moment où la réflexion le découvre, elle met en effet notre vie en suspens. Elle peut bien nous donner la conscience de notre misère, mais c’est pour nous montrer que, si nous ne possédons rien d’une manière stable, c’est parce que notre vie n’est jamais faite, mais toujours en train de se faire. Rien n’est jamais pour nous acquis, et même tout nous est sans cesse ôté ; mais c’est afin que nous ne nous confondions point avec aucun objet dans lequel notre initiative viendrait pour ainsi dire se consumer et mourir. Ce flux d’apparences, qui se déroulent sans cesse devant nos yeux sans s’arrêter jamais, nous empêche précisément de lier notre sort à aucune d’elles : il nous montre que nous sommes nous-même d’une autre nature ; il nous permet, en les pensant, de nous mettre au-dessus d’elles et de conquérir par elles notre indépendance spirituelle. Il nous apprend, au lieu de chercher la véritable réalité dans les choses, qui permettent, il est vrai, à notre activité de s’exercer, mais qui ne cessent de passer, afin de témoigner qu’elles sont pour nous un instrument et non point un but, à la placer dans cette activité elle-même, dont nous disposons, et par laquelle notre personnalité se constitue peu à peu. Que les apparences nous fuient après nous avoir servi, c’est le signe que la fonction du temps n’est pas seulement dissipatrice, mais aussi purificatrice et libératrice.

Tout homme qui pense le temps domine ce qui lui est donné ; il pense ce qui n’est pas encore et ce qui n’est plus. L’idée de ce qui a été et de ce qui sera s’oppose à la réalité de ce qui est. Le possible commence à entrer en concurrence avec l’être. L’individu cesse désormais lui-même de faire corps avec une forme déterminée de l’existence. Le monde acquiert un certain jeu : il comprend à la fois le spectacle que nous avons sous les yeux et un passé pensé qui n’existe plus aujourd’hui que dans notre conscience, où il a conquis une existence spirituelle, un avenir encore virtuel, où notre pensée fait l’épreuve des possibles avant de les convertir en actes. L’expérience du temps est donc l’expérience de l’esprit dans son double pouvoir connaissant et créateur.

Et l’on comprend que cette expérience n’aille point sans une émotion incomparable. C’est que, dans cette expérience, il semble que nous perdions l’être que nous pensions avoir, pour nous trouver réduit à une pure puissance, mais qui nous oblige à assumer la responsabilité de l’être que nous deviendrons un jour. Une puissance qui est remise entre nos mains, qui, au-dessous de tous les états que nous pouvons éprouver, constitue notre essence la plus profonde, qui nous paraît toujours intermédiaire entre l’être et le néant, et qui nous oblige, comme Hamlet, à opter sans cesse entre eux : tel est ce que nous découvre l’expérience psychologique du temps, d’un temps qui ne cesse de tout entraîner, sauf cette pensée même qui le pense, et qui ressaisit toujours en elle le passé aboli, sauf cette activité qui le produit, et qui ouvre sans cesse devant elle le vide de l’avenir où elle fera l’épreuve de sa propre efficacité.

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