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On imagine presque toujours la conscience du temps comme la conscience que je prendrais d’un courant qui m’emporte, et qui serait tel pourtant que j’occuperais toujours en lui une place déterminée, que je pourrais en même temps sentir et embrasser la continuité de son flux. Peut-être cette représentation provient-elle d’une certaine contamination qui s’établit en moi entre deux perspectives différentes que je puis prendre sur le temps. Tantôt, en effet, c’est le temps même que je pense en observant soit un corps qui se meut, soit une eau qui s’écoule, soit la succession de mes propres états : j’ai affaire alors à une série d’événements dont chacun occupe une situation déterminée, entre un autre qui le précède et un autre qui le suit. Mais je ne réussis pas à me penser ainsi moi-même dans le temps : car il faudrait que ce temps que je pense débordât ma conscience qui le pense. Au moment où je crois me mettre dans le temps, c’est toujours le temps que je mets en moi. Aussi n’est-il pas vrai, bien que ce soit là une affirmation que nous ne cessons jamais de répéter et qui semble une vérité acquise par la conscience universelle, que le sentiment que j’ai de ma propre vie soit celui d’un passage, d’une transition qui se poursuivraient indéfiniment. Tout, en effet, passe autour de moi et en moi, les objets sur lesquels porte mon regard, les paroles que j’entends, les sentiments même que j’éprouve. Mais est-il vrai de dire que je me sente passer aussi ? Dès que le monde tout entier m’est apparu sous les espèces du devenir, je puis me regarder aussi comme pris en lui et roulant avec lui. Mais est-ce là une expérience vraie, actuellement éprouvée par la conscience, ou n’est-ce qu’une science ? Nous savons que nous sommes entrés ici tout à l’heure, que nous avons traversé tour à tour une série de sensations, de sentiments et d’idées, que nous allons bientôt nous quitter. Mais ce déroulement de ce qui nous est donné peut-il être transporté du spectacle à l’âme du spectateur ? Pour apprécier la fuite du temps, il faut que j’applique mon attention à quelque objet que j’ai sous les yeux plutôt qu’à moi-même : c’est qu’il me quitte sans que je puisse me quitter. Quand nous essayons de nous replier sur notre être le plus intime et le plus secret pour y découvrir en quelque sorte la réalité du devenir pur, celui-ci se ralentit et s’immobilise : de là l’ennui que ressentent alors tous ceux qui ne vivent que pour le dehors et qui ont besoin que le temps les presse et les chasse toujours le plus loin possible d’eux-mêmes. Nous voilà donc réduits à l’alternative suivante : si ma conscience essaie de sentir le temps couler en elle, elle arrête cet écoulement ; et si elle le laisse se produire sans y être attentive, alors cet écoulement n’existe plus pour elle.

C’est que la conscience du temps est plus complexe qu’on ne croit. Elle n’est pas l’appréhension immédiate d’une réalité évidente qui serait la même pour tous. Elle est un produit de la réflexion : se représenter le temps, c’est le construire. Chacun de nous vit dans un temps qu’il fait à sa mesure, qu’il remplit comme il l’entend, dont dépend le sens qu’il donne à sa destinée, suivant la direction de son attention dans le présent, la fidélité qu’il garde à son passé, et l’option qu’il ne cesse de faire entre les différents possibles que l’avenir ne cesse de lui offrir. Mais, pour comprendre comment se produit l’expérience du temps, il faut que nous renoncions à cette image classique d’un courant continu qui, issu d’un lointain passé, nous transporterait avec lui vers un avenir inconnu. L’expérience du temps n’est point celle-là. Elle n’est point tendue du passé vers le futur. Comme toute expérience et comme moi qui la fais, elle s’établit d’abord dans le présent. C’est toujours de maintenant que je pars. Seulement, dans ce maintenant où je suis toujours comme sur une sorte de sommet ou de ligne de faîte qui domine tout l’horizon de ma conscience, je vois les objets qui changent et mes états qui se modifient ; je puis distinguer deux versants opposés, selon que je considère les objets et les états qui me quittent et retombent les uns après les autres dans le passé, ou ceux qui s’approchent de moi et qui émergent du futur, tantôt malgré moi, tantôt parce que je les ai appelés, et qui rejoindront bientôt ceux qui m’ont abandonné et qui ont déjà descendu l’autre pente. Je ne découvre donc l’hier et le demain que par contraste avec l’aujourd’hui, comme l’absence par contraste avec la présence. La pensée du passé n’est jamais primitive, mais toujours rétrospective, la pensée de l’avenir est toujours prospective : c’est celle de ce qui un jour sera du présent avant de devenir à son tour du passé. C’est en un sens du passé anticipé. Le passé et l’avenir s’opposent tous les deux au présent, qui les relie pourtant l’un à l’autre, puisque c’est en le traversant que l’avenir se réalise et s’achève pour se confondre à la fin avec le passé.

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