Le temps est le problème central de la philosophie, celui qui engendre tous les autres et qui fait pour ainsi dire qu’il y a des problèmes. Il est facile de voir que notre vie tout entière n’est un problème pour nous que parce qu’elle se déroule dans le temps : le mystère de la vie, c’est celui de son origine et de son dénouement. Et quand on demande d’où nous venons et où nous allons, on ne fait que chercher en arrière dans le passé un principe dont nous dépendons et qui explique comment nous avons commencé, en avant dans l’avenir, un but vers lequel nous tendons et qui soit la raison d’être de ce que nous aurons fait. À l’intérieur même de notre vie, tous les problèmes que pose l’intelligence ou la volonté impliquent le temps comme la condition qui permet aussi bien de les poser que de les résoudre : connaître, c’est chercher la cause des phénomènes, et agir, c’est choisir une fin qu’on se propose de réaliser. C’est en vertu de la contexture du temps que le monde, que la vie, que notre conscience elle-même se présentent à nous sous la forme d’autant de questions auxquelles nous devons répondre. Et peut-être faut-il dire que c’est le temps qui doit nous livrer le secret de l’existence, s’il est vrai que l’existence nous est toujours offerte, mais afin précisément que nous en prenions possession, c’est-à-dire comme un problème dont la solution est entre nos mains.
Car la raison qui donne au temps une sorte de privilège parmi tous les autres objets de la méditation philosophique, c’est que notre vie ne peut pas s’en détacher. Nous avons de lui une expérience constante qui est à la fois personnelle, variable et émouvante, qui partage notre conscience entre le regret, la crainte et l’espérance, et qui tantôt nous entraîne dans une course d’événements que nous sommes incapables de maîtriser, et tantôt ouvre devant nous un chemin de possibilités dans lequel notre volonté s’engage avec une ivresse conquérante. Cette expérience, nous l’éprouvons, nous la faisons et nous la vivons à la fois. Elle est propre à chacun et commune à tous ; elle est un secret pour chaque conscience et une ouverture de chaque conscience sur le secret du monde. Par elle, ce qui nous est livré, ce sont les conditions mêmes de notre entrée dans l’existence et de notre participation à une réalité qui nous dépasse, le jeu de nos puissances, leur exercice et leur limitation, un ordre d’événements dans lequel nous sommes pris, et sur lequel pourtant nous pouvons agir, le croisement, en chaque instant de notre vie, de la fatalité et de la liberté. L’expérience intime du temps nous permet de saisir la genèse du réel dans la genèse de notre être même. Elle est tournée vers le dedans de nous-même, et elle peut être nommée psychologique par opposition à une expérience physique, qui, pour atteindre le temps, ne pourrait considérer que le mouvement, c’est-à-dire un ordre de succession entre les positions d’un mobile dans l’espace. Mais elle est en même temps métaphysique, parce que, ce qu’elle nous permet de saisir, ce sont les démarches profondes par lesquelles nous assistons du dedans à la création de notre propre vie, à son insertion dans l’univers, à l’apparition de ce spectacle changeant qui nous entoure et qui ne cesse à la fois de limiter notre conscience et de l’épanouir. Ainsi, dans l’expérience intime du temps, nous allons trouver une application de cette méthode qui est la méthode même de la philosophie, et que l’on pourrait justement appeler une méthode psycho-métaphysique, qui, au fond le plus caché et le plus solitaire de chacun de nous, cherche l’origine et la signification, dans l’Être total, d’une vie qui ne nous appartient que dans la mesure où, avec tous ceux à qui elle est proposée, nous acceptons d’en prendre la responsabilité, et par conséquent de la faire.