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C’est la distinction de l’être et de l’acte qui permet à tout être fini de se donner l’être par une opération qui lui est propre. Dans l’intervalle subjectif qui les sépare s’insèrent tous les êtres individuels. Assujettis dans l’être par leurs limites, ils cherchent à s’égaler à lui par leur opération. Mais il n’y a point de différence entre la totalité de l’être et l’achèvement de l’opération. Aussi longtemps que persiste l’individualité, l’opération n’est jamais achevée. La perfection de l’opération est figurée dans l’espace et le temps par la totalité des individus qui s’en répartissent l’accomplissement. Mais en fait cette totalité n’est jamais fermée. C’est que l’être n’est point une somme de parties. Il est le principe commun qui permet à chacune d’elles de se détacher de lui pour contribuer à le former tout en recevant de lui l’initiative par laquelle elle pourra subsister.

Ainsi nous ne rencontrerons jamais l’être séparé des êtres particuliers. Dans chacun d’eux l’être est présent tout entier. A aucun d’eux il ne mesure ses dons. Mais l’exercice de leur liberté crée entre eux une profonde inégalité. Ils sont tous placés devant une richesse infinie, mais qui ne peut devenir un bien que pour ceux qui savent se l’approprier. Seuls y réussissent ceux qui, au lieu de thésauriser comme des avares, ne cessent de renouveler leur participation à l’acte qui les fait être. Ils sont aussi généreux que désintéressés parce qu’ils ont fait l’expérience que le seul véritable usage des biens consiste à les produire. C’est qu’il nous appartient d’engendrer notre puissance et notre bonheur et non de les attendre.

Bien que l’être soit lui-même parfait et immuable, il ne se soutient que par un acte intérieur éternellement disponible et qui ouvre devant chaque liberté, par l’intermédiaire de la participation, une carrière illimitée. Mais, en ce qui concerne l’individu, ses acquisitions particulières lui paraîtront nécessaires pour exprimer adéquatement sa vocation et lui permettre de remplir exactement sa destinée. Cependant on ne doit pas oublier qu’elles puisent leur origine dans un principe identique sans lequel elles n’auraient dans l’être aucun accès. Et puisque c’est ce même principe qui, en tous les points de l’espace et du temps, alimente également toutes les existences particulières, on comprend que tous les biens, pris en eux-mêmes, puissent nous apparaître comme indifférents, mais qu’ils reçoivent par contre une intensité et une saveur singulières, quelle que soit leur valeur intrinsèque, de notre union avec l’acte sans matière qu’ils rendent sensible à quelques-uns et qu’ils dissimulent à la plupart.

On ne croira pas d’ailleurs qu’il y ait dans l’univers deux termes séparés, l’un et le divers, entre lesquels s’établirait une communication plus ou moins précaire. C’est cette communication qui est l’essence même du réel. C’est elle qui donne naissance à l’un et au divers. C’est par elle que s’introduisent dans le monde une unité toujours prête à agir, qui est à la fois l’origine et la fin de toutes nos démarches, et une multiplicité dont chaque terme doit être incapable de se suffire, afin qu’il puisse obtenir par un effort personnel tout ce qui lui manque.

Si Dieu est essentiellement don de soi, il est impossible de le concevoir en dehors des créatures auxquelles il ne cesse de se donner. Et comment pourrait-il se donner à d’autres qu’à ceux qui acceptent de le recevoir ? Comment donc les créatures à leur tour pourraient-elles jouir de l’existence réelle autrement qu’en se la donnant à elles-mêmes par un acte qui est à la fois un consentement et une participation ? Pour chacune d’elles l’existence de Dieu restera une possibilité pure jusqu’au moment où, en s’unissant avec lui, elle en produira l’avènement dans sa propre conscience. On aboutit ainsi à admettre qu’une justice rigoureuse préside à la distribution métaphysique des essences, puisque chacune d’elles est assurée de trouver dans le monde tout ce qu’elle pourra jamais se donner, qu’elle se fixe à elle-même ses propres limites, qu’elle ne souffre que de vouloir y faire tenir jalousement tout l’univers et qu’elle est libre à chaque instant de renoncer à ces limites en découvrant en elle le principe commun qui constitue à la fois son être et l’être de toutes choses, de celles mêmes qui lui paraissent des obstacles et sont pourtant des moyens sans lesquels elle ne serait rien.

Ainsi l’indivisible unité de l’être se retrouve partout : les efforts de l’amour-propre sont une tentative infructueuse pour la rompre, qui témoigne contre nous lorsque nous croyons fonder notre indépendance sur sa ruine. Il nous suffit de la reconnaître pour que notre être subjectif, cessant cet état de rébellion qui doit toujours demeurer possible afin que la partie et le tout puissent naître de leur opposition même, ne fasse plus de distinction entre sa volonté propre et l’action en lui de la puissance créatrice.

Le moi constitue son essence individuelle grâce à l’opposition de l’être et de l’acte qui, en droit, sont tous les deux adéquats au tout, mais qui, figurant tour à tour la partie ou le tout, selon qu’on considère chacun d’eux comme actuel ou comme possible, lui permettent de se créer lui-même par une incessante participation. Bien que le croisement de l’être et de l’acte, en s’effectuant dans l’instant, semble n’actualiser jamais que le particulier, c’est-à-dire l’objet ou l’acte momentané de ma pensée, on ne peut concevoir la totalité de l’être possible que comme l’acte d’une intelligence infinie et la plénitude de l’acte virtuel que comme l’infinité même de l’être, sur laquelle la pensée revendique un règne de droit avant de pouvoir exercer un règne de fait. Rien de plus instructif que ces rapprochements pour sauvegarder l’autonomie des êtres particuliers en maintenant en chacun d’eux la présence de l’être total. Ces deux caractères en apparence contradictoires doivent pourtant être associés nécessairement si l’on accepte que le néant n’existe pas, qu’il n’y a pas par conséquent d’intermédiaire entre être et ne pas être, que l’être total est solitaire et d’une indépendance souveraine, que les êtres limités dépendent du tout, c’est-à-dire de tous les autres êtres, si on les considère dans leurs limites, mais que, si on considère leur être propre, ils doivent imiter le tout et en réaliser l’idée, c’est-à-dire acquérir la même indépendance que lui et n’être emprisonnés dans des limites que pour s’en affranchir grâce à la mise en jeu d’une activité qui est constitutive de leur personne même.

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