Si nous cherchons maintenant comment se réalise à l’intérieur du moi cette distinction de l’être et de l’acte, qui n’a de sens que pour le sujet fini et devient une identité essentielle quand nous essayons de l’appliquer au tout, nous pouvons remarquer que l’être ne s’individualise que par cette opposition même. Mais, dès que nous considérons isolément l’un de ces deux termes opposés, nous retrouvons précisément en lui cette infinité qui est caractéristique de l’être et qui nous oblige, partout où nous le posons, à le poser tout entier.
Qu’y a-t-il en effet de limité dans un corps, sinon la configuration que nous en traçons par la pensée et qui nous permet de considérer le premier comme fini et la seconde comme infinie ? Mais que l’on essaie de considérer ce corps en lui-même et de faire porter le regard, non point sur ses frontières dans l’espace et dans le temps, mais sur le contenu de ces frontières, c’est-à-dire sur son essence positive, on s’apercevra alors que chacune de ses propriétés exprime d’abord quelque rapport momentané que ce corps peut avoir avec un corps voisin, mais que, si ces rapports se multipliaient assez pour que son essence totale nous devînt présente, nous retrouverions dans celle-ci des influences venues de tous les points de l’espace, un écho du passé le plus reculé de l’univers et l’annonce préfigurée de son avenir le plus lointain. C’est que l’être tout entier est présent dans chacune de ses parties. Mais nous n’en discernons jamais que quelques aspects. Pour les discerner tous, il faudrait disposer de la totalité de l’espace et du temps : le temps et l’espace sont précisément les moyens qui nous permettent de faire surgir ces aspects tour à tour en rejoignant chaque partie à toutes les autres par l’intermédiaire du mouvement, c’est-à-dire d’une opération que le corps lui-même paraît accomplir. Par là, nous sommes conduits à nous représenter l’univers comme une nappe indéfinie de termes distincts. Cependant l’analyse intellectuelle serait capable de retrouver en chaque terme son point d’articulation avec tous les autres. Cette analyse est donc la racine métaphysique de toutes les démarches qui l’épanouissent et qui la symbolisent. Un objet ne peut pas se distinguer de la somme des relations qui l’unissent à tous les autres. Il en est pour ainsi dire l’intersection. Et la somme de ces relations se confond en chaque point avec le nœud de possibilités qui permet à chaque forme individuelle de l’être de s’inscrire dans l’univers par une participation qui en droit est totale, mais, en fait, est toujours incomplète et inachevée : c’est là sa véritable essence. Quant à notre propre corps, il ne diffère de tous les autres, avec lesquels il est homogène, que parce que, étant le centre par rapport auquel tous les autres s’orientent et peuvent être perçus, il exprime lui-même, dans l’originalité actuelle de ses fonctions, l’état momentané de notre nature et le niveau de son développement.
Considérons maintenant non plus notre corps particulier, borné par l’infinité de la pensée s’appliquant à d’autres objets, mais notre pensée particulière bornée par l’infinité de l’être sur lequel actuellement elle ne s’étend pas. Il y a toujours en elle une infinité virtuelle. D’emblée elle se regarde comme adéquate à la totalité de l’être. Nul ne saurait prétendre qu’elle ait tort. De même que la puissance visuelle, sans rien changer à sa nature, en faisant varier seulement son étendue et son acuité, est capable de percevoir les parties les plus différentes, les plus subtiles et les plus lointaines du spectacle du monde, de même les idées toujours nouvelles que l’intelligence ne cesse de concevoir n’altèrent point et n’épuisent point son essence. Après chaque acte de pensée, elle garde la même unité et la même jeunesse. Et l’objet, qui semble la réaliser, la limite, en la faisant coïncider un moment avec l’être dont il n’est qu’un aspect. Mais cet aspect limite l’être à son tour, bien qu’il semble, en nous le révélant, lui adjoindre un contenu.
Ainsi, quand nous examinons les deux faces de notre nature, nous trouvons présente dans chacune d’elles la totalité de l’être, mais exprimée dans une langue différente. Le propre de notre individualité finie, c’est précisément l’impossibilité où elle est de faire coïncider ces deux infinis l’un avec l’autre, bien qu’elle ne cesse de s’y employer. Nous savons que l’infinité actuelle du corps ne saurait être distinguée idéalement de l’infinité des relations intelligibles par lesquelles ce corps est uni de proche en proche à toutes les parties de l’univers. Et pourtant nous ne réussirons jamais à rendre intelligible la totalité de celle-là, ni à rendre actuelle la totalité de celle-ci.
Le temps est précisément la condition sans laquelle le moi corporel et le moi pensant ne pourraient ni manifester leur contenu, ni opposer leurs modalités, ni justifier l’identité du principe qui les fonde. C’est grâce à lui que l’être fini, sans perdre ses limites, peut apparaître à ses propres yeux comme la possibilité du tout. Cependant cette possibilité ne serait la possibilité de rien si elle n’était pas une possibilité réelle, c’est-à-dire inscrite dans un tout actuel.
De cette réalité le corps fournit seulement une image, comme le mouvement exprime par une image la possibilité pour ce corps limité d’occuper toutes les positions de l’espace illimité. Bien qu’il faille donc que le corps apparaisse comme limité dans chacune des vues que l’on pourra prendre sur lui, quelle que soit leur richesse, comme il est nécessaire pourtant qu’il exprime la totalité de l’être par sa nature intrinsèque et non seulement par des relations extérieures qu’on n’aura jamais achevé de dénombrer, il ne suffira pas non plus que l’analyse soit capable de retrouver en lui une infinité d’éléments, qui ne pourraient être distingués les uns des autres que dans un temps idéologique : il faudra encore qu’on puisse les considérer comme tous présents en lui dès le début même de l’analyse, quoique sous une forme indivisée et non-sérielle. Ainsi la présence immédiate du corps nous ramène vers l’idée d’une opération à la fois achevée et inachevable. Mais, bien qu’en disant du corps qu’il n’a droit à l’existence que dans et par un tout qui est seulement l’objet d’une pensée possible, on semble admettre que c’est la possibilité de l’être qui fonde son actualité ; c’est en réalité son actualité qui fonde au contraire sa possibilité, puisque celle-ci exprime seulement l’effort imparfait d’une conscience finie pour se rendre subjectivement présente, sous la forme de données successives, la richesse inépuisable d’un acte qui doit s’exercer indivisiblement et tout entier pour que l’expérience la plus humble puisse être posée, puisque celle-ci appelle nécessairement toutes les autres : et le corps, qui n’est que l’une d’elles, est en même temps l’instrument et le raccourci de toutes.